mercredi 7 octobre 2009

Attractivité et aventure d’un soir : différences hommes-femmes

Les enquêtes ont montré de longue date que les hommes sont en moyenne plus intéressés par les aventures sans lendemain que les femmes. Achim Schützwohl et son équipe en apportent une nouvelle démonstration par une étude mobilisant des étudiants de trois pays (Etats-Unis, Italie, Allemagne), 427 hommes et 433 femmes. Les volontaires devaient imaginer qu’ils étaient approchés par une personne de sexe opposée décrite comme «plutôt peu attirante», «modérément attirante», «exceptionnellement attirante». Ils devaient ensuite envisager que cette personne leur offre trois actions (sortir ensemble, aller ensemble dans un appartement, coucher ensemble) et hiérarchiser leur préférence.

Quel que soit le niveau d’attractivité du partenaire imaginaire, les hommes sont plus portés à s’engager dans l’une des trois actions que les femmes. Des différences culturelles sont observées : les Allemands mâles sont les moins portés à imaginer qu’ils couchent avec la personne, les Italiens les plus à même de faire cette hypothèse.  Pour les hommes, on n’observe pas de différence significative entre une femme modérément et une femme exceptionnellement attirante. Les femmes marquent cette différence et distinguent plutôt les hommes exceptionnellement attirants des deux autres catégories.

Référence : Schützwohl A et al (2009), How willing are you to accept sexual requests from slightly unattractive to exceptionally attractive imagined requestors?, Human Nature, 1045-6767, doi : 10.1007/s12110-009-9067-3

Polémique (à retardement) sur Frédéric Mitterrand et le tourisme sexuel

Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, a été pris à partie le 5 octobre 2009 par Marine Le Pen (Front national) lors d’un débat sur France 2 sur le thème : «Crimes sexuels : comment empêcher la récidive ?». Le porte-parole du Parti socialiste, benoît Hamon, a relayé ces propos et jugé «choquant» le fait «qu’un homme puisse justifier, à l’abri d’un récit littéraire, le tourisme sexuel». Il ajoute : «Au moment où la France s’est engagée avec la Thaïlande pour lutter contre ce fléau qu’est le tourisme sexuel, voilà un ministre du gouvernement qui explique qu’il est lui-même consommateur».
Les passages incriminés dans l’autobiographie de Frédéric Mitterrand (La mauvaise vie, Robert Laffont, 2005) sont les suivants : «J’ai pris le pli de payer pour des garçons [...] Évidemment, j’ai lu ce qu’on a pu écrire sur le commerce des garçons d’ici .[...] Je sais ce qu’il y a de vrai. La misère ambiante, le maquereautage généralisé, les montagnes de dollars que ça rapporte quand les gosses n’en retirent que des miettes, la drogue qui fait des ravages, les maladies, les détails sordides de tout ce trafic. Mais cela ne m’empêche pas d’y retourner. Tous ces rituels de foire aux éphèbes, de marché aux esclaves m’excitent énormément […] On ne pourrait juger qu’un tel spectacle abominable d’un point de vue moral, mais il me plaît au-delà du raisonnable […] La profusion de jeunes garçons très attrayants et immédiatement disponibles me met dans un état de désir que je n’ai plus besoin de réfréner ou d’occulter. L’argent et le sexe, je suis au cœur de mon système, celui qui fonctionne enfin car je sais qu’on ne me refusera pas.»

mardi 6 octobre 2009

Calories et séduction

En moyenne, les femmes ne se comportent pas de la même manière à table selon qu’elles mangent ou non avec des hommes. Telle est la conclusion de l’étude que vient de faire paraître une équipe du Département psychologie, neurosciences et comportement de l’Université McMaster (Canada). Les chercheurs ont observé en situation naturelle (comportement spontané) 469 individus, répartis en 198 groupes prenant des déjeuners ou des dîners dans trois cafétérias universitaires. Ils ont calculé le contenu calorique de chacun de ces repas. Dans les repas à deux, les femmes ont en moyenne choisi des repas moins caloriques quand elles avaient un homme plutôt qu’une femme comme vis-à-vis. Dans l’ensemble, la taille du groupe n’est pas un prédicteur de la ration calorique consommée, mais le nombre de calories des repas féminins est négativement corrélé au nombre d’hommes présents à table. On n’observe pas de variations chez les hommes selon le nombre ou le sexe de leurs compagnons de table. Observation de Meredith Young, premier auteur du papier : «Il est possible que de petites portions de nourriture signalent l’attractivité, et que les femmes se conforment, consciemment ou non, à ce signal pour être perçues comme plus désirables».

Référence : Young ME et al (2009), Food for thought. What you eat depends on your sex and eating companions, Appetite, 53, 2, 268-71, doi:10.1016/j.appet.2009.07.021

lundi 5 octobre 2009

Pornographie pédophile et passage à l’acte: pas de lien significatif

Il n’existe pas de liens significatifs entre la consommation de pornographie pédophile et le passage à l’acte, selon une étude dirigée par Frank Urbaniok (département de justice, canton de Zurich, France). Les chercheurs ont analysé le parcours de 231 individus ayant été interpellés et condamnés en 2002 pour consommation de vidéos pédophiles sur Internet. Il en ressort que 1 % seulement ont commis des actes pédophiles dans les six années suivantes. Pour 99 % des condamnés, «la motivation de consommer de la pornographie infantile diffère de la motivation pour une agression physique sur mineurs. De surcroît, le taux de récidive pour les 1 % d’agresseurs était plutôt bas», note F. Urbaniok. L’étude révèle également certains points relevés dans des études antérieures : les amateurs de vidéos pédophiles sont plus éduqués que la moyenne de la population ; ils consomment fréquemment d’autres matériels pornographiques hors-norme (zoophilie, scatophilie, mises en scène de brutalités).

Référence : Endrass J. et al. (2009), The consumption of Internet child pornography and violent and sex offending, BMC Psychiatry, 9, 43, doi:10.1186/1471-244X-9-43

dimanche 4 octobre 2009

Evolution des stratégies éjaculatoires

Dans la dernière livraison de l’American Naturalist, une équipe de l’Université d’oxford et de l’University College de Londres propose un modèle mathématique de l’éjaculation. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, on a observé que les mâles de rang dominant ou ceux ayant le plus de succès en raison de leurs caractères sexuels secondaires ne sont pas  dont les éjaculats sont de meilleure qualité, en terme de concentration et de motilité des spermatozoïdes. Pour les auteurs de l’étude, ce médiocre sperme correspond à une stratégie reproductive sélectionnée par l’évolution. Si un organisme mâle a du succès, c’est-à-dire concrètement un grand nombre de partenaires, il n’a aucun intérêt à concentrer la probabilité de fertilisation sur un seul éjaculat de grande qualité. L’inverse est vrai pour des mâles n’étant pas en position de force dans l’accès aux partenaires femelles.

Samuel Tazzyman, premier auteur du papier, observe : «Nous ne savons pas si ce travail s’applique aux humains et autres primates. L’attractivité humaine est complexe et influencée par de nombreux facteurs incluant notamment les préférences culturelles. Malgré cela, le volume de l’éjaculat et la qualité du sperme on probablement été modulés par des forces similaires – attractivité et nombre de partenaires – à celles que l’on observe dans le reste du vivant».

Référence : Tazzyman SJ et al. (2009), The evolution of continuous variation in ejaculate expenditure strategy, American Naturalist, 174, E71–E82, doi : 10.1086/603612

vendredi 2 octobre 2009

Religiosité et grossesse adolescente

Joseph et Jillian Strayhorn ont compilé l’ensemble des adonnées accessibles aux Etats-Unis concernant le taux de fertilité et le taux d’avortement (CDC), les croyances religieuses (Religious landscape Survey) et les revenus (Bureau of Census), agrégées au niveau de chaque Etat. Il en résulte une corrélation négative entre revenus et avortement (-0,63) ainsi qu’entre revenus et religiosité (-0,66). La religiosité est, du point de vue statistique, le meilleur prédicteur d’un taux élevé de grossesse chez les adolescentes (0,73). Cette association reste solide lorsqu’on la corrige du facteur revenu (0,53) ou avortement (0,68). L’explication la plus probable est que les membres des communautés les plus religieuses utilisent moins de moyens contraceptifs que la moyenne de la population générale.

Référence : Strayhorn JM, Strayhorn JC (2009), Religiosity and teen birth rate in the United States, Reproductive Health, 2009, 6,14, doi:10.1186/1742-4755-6-14

jeudi 1 octobre 2009

La nature homosexuelle… et son interprétation


Après un passage en revue de la (longue) littérature sur le sujet, Nathan Bailey et Marlene Zuk (Université de Californie, Riverside) concluent que les comportements homosexuels sont omniprésents dans la nature, et observés dans presque tous les groupes animaux. Mais encore faut-il s’entendre sur ce que l’on désigne par là, car les phénomènes décrits sont très divers. «Par exemple, note Bailey, le mâle drosophile peut courtiser d’autres mâles car il lui manque le gène permettant de discriminer parmi les partenaires. Mais c’est très différent du tursiops (grand dauphin) mâle, qui s’engage dans des interactions homosexuelles facilitant les liens du groupe, ou de la femelle de l’Albatros de Laysan, qui peut vivre en couple sa vie durant avec une autre femelle et coopérer pour élever les jeunes».


Les comportements homosexuels chez les animaux regroupent la séduction (cour), la copulation et l’éducation. Dans la mesure où ils sont répandus, les biologistes supposent qu’ils apportent des avantages sélectifs, malgré le paradoxe de la non-reproduction entre individus du même sexe. Bailey et Zuk exposent les nombreuses hypothèses darwiniennes qui ont été émises à ce sujet. S’il existe des études d’héritabilité des orientations sexuelles chez l’espèce humaine, et des analyses moléculaires de l’homosexualité chez les drosophiles, la question reste largement à défricher. «Les biologistes doivent se poser la question : Quelles sont les conséquences évolutives de ces comportements ? Sont-ils importants dans l’évolution des comportements reproductifs où ne représentent-ils qu’un ‘bruit de fond’ ?».

Référence : Bailey NW, Zuk M (2009), Same-sex sexual behavior and evolution, Trends in Ecology & Evolution, 24, 8, 439-446, doi:10.1016/j.tree.2009.03.014

Illustration : couple femelle d'Albatros de Laysan. © Eric VanderWerf.

vendredi 12 juin 2009

Assassinat du Dr Tiller : quand l’idéologie aveugle devient meurtrière

Source : Communiqué de presse MFPF CADAC ANCIC relatif à l’assassinat du Dr George Tiller - fervent défenseur du droit des femmes à l’avortement, un des rares médecins américains à pratiquer des avortements tardifs.

Le Docteur George Tiller, fervent défenseur du droit des femmes à l’avortement a été lâchement abattu le 31 mai 2009 alors qu’il se rendait à un office religieux dans le Kansas. Il était l’un des rares médecins à pratiquer des avortements tardifs aux États-Unis. Cette figure emblématique du droit à l’avortement avait déjà été blessée en 1993 et sa clinique, la Women’s Health Care Services, l’objet de nombreuses manifestations de militants anti-avortement et d’un attentat à la bombe en 1985. Cela n’a pourtant jamais découragé ni intimidé le Dr Tiller dans son combat sans relâche pour le droit fondamental des femmesà disposer de leur corps. Il l’a payé de sa vie.

Avec ce drame, les anti-avortements démontrent qu’ils n’ont jamais renoncé à leurs méthodes barbares, illégales et meurtrières. Une certaine Amérique renoue avec ses vieux démons en dépit et probablement à cause des prises de positions officielles du Président Obama en faveur de l’avortement qui a immédiatement dénoncé cet acte odieux. Ce meurtre confirme la fragilité d’un droit qui ne peut s’imposer sans une réelle volonté politique.


Au-delà du drame humain et de l’indignation soulevée par ces pratiques inqualifiables dont l’unique objet est de provoquer peur et intimidation, ces faits nous rappellent, si besoin était, que nous devons redoubler de vigilance. Vigilance primordiale pour la défense du droit des femmes à l’avortement ici et ailleurs, et pour que chaque praticien de l’avortement soit protégé dans son exercice.

A quelques jours des élections européennes, rappelons que la Slovaquie souhaite introduire dans sa loi des contraintes limitant le recours des femmes à l’interruption de grossesse ; que le gouvernement espagnol désirant améliorer sa loi, doit faire face à un lobby anti-avortement actif conduit par l’église catholique, que l’Irlande, Malte, la Pologne et Andorre n’ont toujours pas de cadre permettant aux femmes d’accéder à des avortements sûrs et légaux.

Ce crime innommable ne tolère aucune indulgence et doit être fermement condamné. Nous demandons donc instamment aux autorités politiques françaises et particulièrement au Président Sarkozy et à Madame Bachelot-Narquin, ministre de tutelle, de se prononcer sans ambiguïté pour dénoncer cet assassinat et réaffirmer que ce droit est un droit fondamental en France.

L’intégrisme religieux d’où qu’il vienne doit être combattu, nous ne devons plus nous taire face aux forces anti-avortement, il s’agit de la liberté des femmes et des praticiens, de notre liberté à toutes et tous.

mercredi 29 avril 2009

Visages, genres et couleurs


Selon une étude dirigée par le Pr Frédéric Gosselin et publiée dans le Journal of Vision, nous attribuons un genre aux visages grâce à des marqueurs colorés. 30 sujets devaient regarder 300 photographies de visages caucasiens des deux sexes, dont les faces étaient partiellement masquées selon la technologie Bubbles (voir image). Il en ressort que la luminance de la bouche et de l'arcade figure parmi les indices traités avec succès par le cerveau. Le fait que les hommes aient en moyenne des arcades plus développées, et une pilosité faciale plus prononcée, influent probablement le traitement automatique du dimorphisme facial.

Référence : Dupuis-Roy N et al (2009), Uncovering gender discrimination cues in a realistic setting, J. Vision,  9, 2, 10, 1-8, doi:10.1167/9.2.10

jeudi 2 avril 2009

Orientation sexuelle, adoption et choix du sexe de l’enfant

L’orientation sexuelle des parents adoptifs a une influence sur le choix du sexe de l’enfant adopté. Telle a la conclusion du Dr. Abbie Goldberg (Clatk University), qui a étudié les préférences de 93 couples hétérosexuels et 109 couples homosexuels (122 lesbiennes, 96 gays), interviewés en 2005 et 2008. Quelle que soit leur orientation, les couples ont tendance à se montrer indifférents sur le sexe de leur futur enfant adopté. Toutefois, et en moyenne sur cet échantillon quantitativement faible, les gays expriment plus souvent des préférences (un garçon) que les hétérosexuels. Les lesbiennes partagent ce biais dans une moindre mesure.

Quand on leur demande leurs raisons subjectives de préférer des filles, les femmes hétérosexuelles sont les moins disertes (« un désir inexplicable de fille »). Les hommes homosexuels le justifient par divers sentiments : les filles seraient plus simples à éduquer, auraient un rapport privilégié au père, seraient plus complexes et moins remuantes que les garçons. Les lesbiennes ont tendance à objecter de leur moindre capacité à élever un enfant du sexe opposé (ie un garçon), tandis que les gays observent qu’un garçon serait mieux à même de répondre au harcèlement qu’une fille.

Lorsqu’ils s’expriment sur leurs préférences pour un garçon, les femmes hétérosexuelles restent aussi vagues. Les hommes hétérosexuels évoquent des normes patriarcales (garder le nom de famille patrilinéaire, avoir des occupations masculines). Les lesbiennes font référence à leur propre identité atypique de genre, et les gays ont plus confiance dans leur capacité à socialiser un garçon.

Référence : Goldberg AE (2009), Heterosexual, lesbian, and gay preadoptive parents' preferences about child gender, Sex Roles, 61, 55-71, doi 10.1007/s11199-009-9598-4

mardi 10 mars 2009

Quand les psychiatres continuent de soigner les orientations sexuelles

Dans le dernier numéro du journal open access BMC Psychiatry, Michael King et ses collègues (University College, Saint-George University, Londres) rapportent les résultats d’une enquête portant sur plus de 1400 professionnels de la santé mentale. Quand on leur demande s’ils ont aidé des patients gays ou lesbiennes à réduire leur penchant, 17 % des praticiens répondent par l’affirmative. L’examen de la date du dernier conseil donné en ce sens ne montre pas que la tendance a fléchi récemment. Le pr King observe : « Il y a très peu de preuves suggérant que la tentative de traiter le sentiment homosexuel d’un patient soit efficace et, en fait, cela peut être dangereux. Il est donc surprenant qu’une minorité significative des praticiens offrent encore leur aide à leurs patients ». Selon l’enquête, de nombreuses raisons poussent les psychiatres à persister dans cette voie, depuis les convictions intimes (religieuses, philosophiques) hostiles à l’homosexualité jusqu’à la volonté d’aider des personnes en situation de détresse psychologique. Un site internet (anglais), Treatments Homosexuality, a été lancé pour recueillir les témoignages de praticiens et de patients autour de cette question.

lundi 5 janvier 2009

Kinsey 60 ans après


Voici soixante ans paraissait le « rapport Kinsey », devenu depuis une référence de la sexologie, et de la culture populaire. Il comprenait notamment une échelle de mesure en sept points de l’hétérosexualité et de l’homosexualité chez les hommes (Heterosexual-Homosexual Rating Scale). Paul H. Gebhard, 92 ans et dernier survivant de l’équipe originelle de Kinsey, Michael Reece et Brian Dodge (Center for Sexual Health Promotion, Université de l’Indiana) reviennent sur l’évolution de la bisexualité depuis les années 1940. Ils remarquent que les chercheurs observaient essentiellement des causes culturelles aux orientations sexuelles des individus, mais que le champ de recherche a depuis été massivement colonisé par la biologie et la médecine. Les auteurs soulignent également que l’hétérosexualité reste souvent la norme des études scientifiques, lesquelles raisonnent en terme de catégories fixes (y compris la catégorie « homosexuelle » biologiquement normalisée), alors que l’échelle de Kinsey appliquée à des analyses longitudinales montrait des fluctuations de l’orientation sexuelle au cours de l’existence.

Référence : Dodge B, Reece M, Gebhard PH (2008), Kinsey and beyond: Past, present, and future considerations for research on male bisexuality, Journal of Bisexuality, 8, 177-191.
A lire aussi : Rust PC (2002), Bisexuality: the state of the union, Annu Rev Sex Res, 13, 180-240.
Image : échelle de Kinsey, © Kinsey Institute.

dimanche 28 décembre 2008

Echec et mâle

L’équipe de Merim Bilalić se demande pourquoi on trouve si peu de femmes parmi les meilleurs joueurs d’échecs – une question qui en rappelle une autre, récurrente, sur la faible représentation féminine dans certaines disciplines scientifiques. En analysant les données de clubs d’échecs allemands, les auteurs montrent que la domination masculine peut s’expliquer à 96% par de simples statistiques : les hommes étant 16 fois plus nombreux à jouer aux échecs que les femmes, il est prévisible que l’extrémité de la distribution gaussienne des talents à ce jeu contienne bien plus d’hommes que de femmes. C’est-à-dire: si l’on prend un groupe de 100 femmes et 1600 hommes classés selon leurs résultats aux tournois, le dernier percentile des joueurs les plus brillants sera presqu’entièrement formé d’hommes (et cela sans besoin de faire référence à un avantage biologique ou culturel : ce serait la présence d’une forte proportion de femmes dans les meilleurs qui serait une anomalie statistique demandant une explication). Mais ce genre observation ne fait évidemment que repousser le problème: pourquoi trouve-t-on 16 fois de garçons que de filles dans la base démographique du jeu d’échecs?

Référence : Bilalić M. et al. (2008), Why are (the best) women so good at chess? Participation rates and gender differences in intellectual domains, Proc. Roy. Soc. B, online pub., doi : 10.1098/rspb.2008.1576.

lundi 15 décembre 2008

Gènes masculins, sex-ratio et après-guerre

Une étude menée par Corry Gellatly (Université de Newcastle) suggère que le sexe des enfants ne suit pas une répartition aléatoire 50/50. Les femmes possèdent deux chromosomes X, les hommes un X et un Y. C’est donc le chromosome légué par l’homme qui va déterminer le sexe de l’enfant. En analysant 927 arbres généalogiques totalisant 556.387 personnes d’origine européenne ou nord-américaine et remontant jusqu’au début du XVIIe siècle, les chercheurs ont observé que les hommes ayant plus de frères ont une probabilité un peu plus forte d’avoir des fils. Inversement, les hommes ayant plus de sœurs augmentent leurs chances d’avoir des filles. Aucune distorsion n’est observée selon la fratrie des femmes. Le modèle expliquant le mieux cette observation est l’existence d’un gène autosome masculin avec différents allèles dont certains font pencher la balance en faveur des spermatozoïdes porteurs de Y.

Cette étude suggère une explication pour un phénomène observé de longue date : la surnatalité masculine après les guerres. La nature semble ainsi bien faite, si l’on peut dire, puisque les conflits régionaux ou mondiaux ayant entraîné des morts (généralement masculines) en grand nombre sont suivis par un surcroît de mâles dans le boom démographique d’après-guerre. Mais comment expliquer cet ajustement observable à l’échelle d’une population ? Le travail de Gellatly propose le mécanisme suivant. En supposant que tous les hommes jeunes sont mobilisés sur le front, les parents ayant beaucoup de garçons ont un peu plus de chance d’en voir certains survivre à la guerre que ceux en ayant peu parmi beaucoup de filles. Dans le pool masculin de l’après-guerre, les mâles ayant beaucoup de frères sont donc sur-représentés par rapport aux autres ayant beaucoup de sœurs. S’il existe une prédisposition génétique à engendrer des fils plutôt que des filles dans cette condition de fratrie à dominante masculine, le sex-ratio des naissances va se déséquilibrer en faveur des garçons.

Référence : Gellatly C. (2008), Trends in population sex ratios may be explained by changes in the frequencies of polymorphic alleles of a sex ratio gene, Evolutionary Biology, oline pub., doi : 10.1007/s11692-008-9046-3.

jeudi 11 décembre 2008

La crise est-elle un phénomène masculin ?

Bon nombre d’Occidentaux vivent au-dessus de leurs moyens. Lorsqu’un secteur spéculatif entre en crise, comme l’immobilier, et entraîne dans son sillage le déclin de la croissance économique, la dette de ces particuliers se transforme en actif hautement toxique que tout le monde tente désespérément de se refiler. Mais au bout du compte, d’où vient la pulsion initiale d’endettement faisant que certains accumulent toutes sortes de crédits à la consommation ?

Daniel J. Kruger, chercheur à l’Université du Michigan, suggère qu’une partie de la réponse se trouve du côté… du sexe. Il adopte le point de vue de la psychologie évolutionnaire, une discipline consistant à analyser la cognition et le comportement des humains au prisme des hypothèses darwiniennes sur l’évolution. Or, Darwin nous a enseigné que l’évolution fonctionne selon une loi assez simple, la prime à celui qui produit le plus de descendants viables dans un milieu donné. Chez les espèces sexuées comme la nôtre, cela suppose donc d’attirer des partenaires. Or, l’être humain est sensible à un grand nombre d’indices de qualité reproductive, parmi lesquels la richesse et le statut figurent en bonne place : l’accumulation de biens mobiliers ou immobiliers augmente la probabilité de séduire des partenaires. Cela s’observe particulièrement dans la stratégie de séduction des mâles envers les femelles. Si Nicolas Sarkozy devait résumer l’hypothèse de Kruger par une de ses formules simples et délicates dont il a le secret, cela donnerait : «Consommer plus pour baiser plus».

Pour donner une première consistance à son hypothèse, Kruger a réalisé une étude téléphonique sur 409 individus par ailleurs enrôlés dans une enquête générale sur la santé. 100 étaient des hommes, 309 des femmes. Le chercheur a évalué leur attitude économique par des questions sur leur comportement d’épargne et de dépense. Il a également utilisé des questions standardisées du Sociosexuality Inventory (SOI) pour connaître leurs succès sexuels passés et leurs attentes futures (en partenaires conquis et espérés). Résultat : la tendance à la dépense plutôt qu’à l’épargne est un bon prédicteur chez les hommes (mais pas chez les femmes) du nombre de partenaires séduits dans les cinq dernières années et espérés dans les cinq prochaines. Kruger suggère donc de creuser la piste, en étudiant notamment plus en détail le facteur psychologique de prise de risque : on sait qu’il est généralement plus marqué chez les hommes que chez les femmes ; et la corrélation de la dépense financière et de la quête sexuelle pourrait être expliquée par ce facteur commun (c’est-à-dire que les hommes portés au risque financier sont par ailleurs portés au risque sexuel, sans que le second soit la motivation réelle du premier, la tendance à prendre des risques étant la cause commune des attitudes économiques et des stratégies reproductives).

En tout état de cause, d’innombrables facteurs autres que la sexualité permettent de donner une lecture psychologique de la crise actuelle. J’y reviendrai dès que possible en évoquant deux essais récemment traduits en français, Predictably Irrational de Dan Ariely et The Black Swam de Nassim Nicholas Taleb. Le point commun de toutes ces publications, et de bien d’autres dans le domaine florissant de l’analyse du comportement des acteurs économiques, c’est que la figure heuristique de l’Homo oeconomicus comme agent rationnel calculant son meilleur intérêt dans l’information disponible a du plomb dans l’aile. Ce paradigme de l’économie classique correspondait peut-être à l’idéalisme rationnel dominant le siècle l’ayant vu naître, mais il ne se retrouve pas dans les travaux récents de l’anthropologie et la psychologie scientifiques. Homo investit bien plus que l’intérêt et la raison dans son économie, laquelle est aussi bien infusée de désirs et de passions dont la combinatoire produit des effets collectifs assez différents des résultats des modèles…

Référence :
Kruger D.J. (2008), Male financial consumption is associated with higher mating intentions and mating success, Evolutionary Psychology, 6, 603-612 (lien pdf, anglais)

Illustration : Le publicité sait parler aux hommes (DR, source).

Vision, odeur et attraction

On a beaucoup écrit ces dernières années sur l’attractivité sexuelle des odeurs corporelles, montrant que les humains y sont encore sensibles. Du moins en situation expérimentale, lorsque les odeurs ne sont pas masquées par des parfums ou désodorisants, lorsque le cycle ovulatoire des femmes n’est pas perturbé par la contraception, etc. Le New Scientist a récemment publié un papier sur ce thème. Joshua D. Foster vient de publier dans le Journal of Social Psychology un travail comparant la manière dont 44 femmes jugent la qualité de partenaire sexuel de 21 hommes, soit par des stimuli olfactifs (T-shirt porté une nuit), soit par des stimuli visuels (photographie), présentés ensemble ou séparément. Il en ressort que la vision est bien plus prédictive que l’odeur pour l’attractivité d’un mâle. Mais les femmes fertiles ne prenant pas de contraception attribuent tout de même des scores visuels et olfactifs assez proches.

mardi 9 décembre 2008

Domaine ZP et contraceptif non-hormonal

La matrice externe (appelée zone pellucide) des ovocytes présente une certaine structure indispensable à sa reconnaissance par les spermatozoïdes de la même espèce, et donc à la fécondation. Luca Jovine et ses collègues suédois publient dans Nature une étude par cristallographie de la structure moléculaire des protéines du domaine ZP-N (en l’occurrence ZP-2 et ZP-3 pour l’ovocyte des mammifères) de cette matrice. Certaines pathologies de la zone pellucide provoquent l’infertilité chez l’animal et chez l’homme. Les chercheurs pensent que leur travail peut aboutir à la mise au point d’un contraceptif non-hormonal.

Le Web 2.0 a-t-il un sexe ?

L’anthropologue darwinienne Helen Fischer est l’une des invitées du Forum Le Web, qui se tient à Paris aujourd’hui et demain. Le thème en est «l’amour !», et la problématique : le Web 2.0 modifie-t-il les modes de rencontres et de pratiques amoureuses. Dans Le Monde, Fischer note : «Se dévoiler devant ses semblables n'est pas vraiment une chose nouvelle. Pendant des millions d'années nos ancêtres ont voyagé en tribu pour chasser et tout le monde connaissait à peu près tout des autres. Nos concepts d'"intimité" sont très récents à l'échelle de l'histoire de l'humanité. S'exhiber sur le Net est une publicité à la fois d'ordre social et sexuel que beaucoup de gens font tout naturellement.» Dans le même temps, l’étude SocioGeek sur l’expression de soi et l’usage des réseaux communautaires donne ses premiers résultats. Sur 11.000 personnes ayant rempli le questionnaire, l’âge moyen est de 28 ans et 73,6% sont des hommes. Les trois types de site les plus utilisés sont Facebook (69%), les blogs (36%) et Copains d'avant (24%). 4,31% seulement des répondants considèrent que l’usage du web social est avant tout la rencontre amoureuse, alors que plus de la moitié les utilise pour discuter avec des gens déjà connus hors du réseau. Tout cela semble assez endogame et gentillet, finalement.

dimanche 7 décembre 2008

Wikipedopornographia

Amusante histoire sur le site de Libération. Depuis trois jours, il est impossible pour un certain nombre d’internautes anglais d’accéder à Wikipedia. Motif : par un jeu complexe de proxies de filtrage, l’encyclopédie a été mise sur la liste noire des sites à contenu répréhensible par les cybercurés de l’International Watch Foundation UK, un groupe dédié à la traque des horriiiiiiiiibles contenus d’incitation à la pédopornographie ou à la haine raciale. En l’occurrence, Wikipedia a commis le crime de publier cette photo de la pochette de Virgin Killer, un album des Sorpions datant de 1976. Commentaire du journaliste : «Dans cette nouvelle histoire, on retrouve donc tous les ingrédients de ce qui est en train de se passer un peu partout dans le monde. C’est-à-dire essayer de mettre en place un contrôle et un filtrage centralisé d’Internet au nom de la lutte contre la pédo-pornographie. Et ce malgré l’avis de nombreux experts et acteurs du web qui jugent toutes les mesures aujourd’hui envisageables comme techniquement impossibles sans gros dommages collatéraux.»

Illustration : DR.

Les yeux dans les yeux

La dilatation des pupilles est un grand classique de la littérature de gare — «ses pupilles immenses se dilataient à l’infini sous l’effet de la chaleur, de l’alcool et du désir» (© auteur, titre, éditeur et gare inconnus) — , mais elle est plus rare dans la littéraure de laboratoire. Kathryn Demos et ses collègues, du Laboratoire de neurosciences cogitives du Dartmouth College (New Hampshire, Etats-Unis), s’y sont intéressés. Des sujets mâles et volontaires subissaient une imagerie par résonance magnétique fonctionnelle en même temps qu’ils observaient des photographies de femmes dont les pupilles variaient par rapport à leur diamètre moyen. Résultat : l’amygdale droite et la substantia innominata (noyau accumbens, noyau de Meynert) des hommes s’excitent dans le cerveau à mesure que l’œillade féminine se dilate. Après questionnaire, il ressort que les sujets n’étaient pas conscients des variations observées. Il semble donc, concluent les chercheurs, que les pupilles adressent des indices inconscients d’excitation et d’intérêt chez les conspécifiques – le phénomène n’étant pas limité à l’espèce humaine.

Référence : Demos K.A. et al. (2008), Human amygdala sensitivity to the pupil size of others, Cerebral Cortex, 18, 12, 2729-2734, doi:10.1093/cercor/bhn034

Illustration : C. Muller

jeudi 4 décembre 2008

Vieux monsieur riche cherche jeune fille aimable

Linda Gustavsson et Jörgen I. Johnsson ont examiné 400 annonces matrimoniales, publiées sur des journaux ou des sites suédois entre novembre 2006 et février 2007, par des hétérosexuels âgés de 20 à 79 ans. Ils ont analysé l’attractivité physique (décrite pour soi ou souhaitée chez l’âme sœur), les ressources économiques (idem) et l’âge (idem). Il en ressort que les hommes des catégories 20-39 ans, 40-59 ans et 60-79 ans tendent en moyenne à chercher des partenaires plus jeunes qu’eux, surtout chez les 40-59 ans. Les femmes, de leur côté, précisent plus volontiers qu’elles acceptent des partenaires plus âgés. 55 % des hommes évoquent leurs ressources dans l’annonce, contre 23 % des femmes, ; mais 40 % des femmes stipulent que la question des ressources (du partenaire) entre en ligne de compte dans leur choix contre 15 % seulement des hommes. Du côté de l’attractivité physique, on n’observe pas de différence notable entre les sexes. Deux prédictions darwiniennes sur trois sont donc confirmées par ce travail : que les mâles tendent à chercher des partenaires plus jeunes que ne le font les femelles ; que les ressources ou le statut intéressent plus les femelles que les mâles. En revanche, l’importance plus grande conférée à la beauté physique du futur partenaire par les hommes que par les femmes ne se retrouve pas dans le travail. Les auteurs suggèrent que la place croissante du « look » dans nos sociétés pourrait égaliser les attentes psychologiques en ce domaine. Les vieux riches ont donc intérêt à être aussi des vieux beaux...

Référence :
Gustavsson L. et J.L. Johnsson (2008), Mixed support for sexual selection theories of mate preferences in the Swedish population, Evolutionary Psychology, 6, 4, 575-585. (Texte téléchargeable ici, pdf, anglais).

jeudi 30 octobre 2008

Génétique du transexualisme (2)

En juillet dernier, nous nous faisions l’écho des travaux de Clemens Temfer et ses collègues ayant mis en évidence une prédisposition génétique au transsexualisme FtM (femelle vers mâle). Des chercheurs australiens dirigés par Vincent Harley viennent d’identifier une mutation génétique favorable au transsexualisme MtF (mâle vers femelle). Ils ont pour cela étudié une cohorte de 112 transsexuels – la plus importante rassemblée à ce jour – avec 258 cas de contrôle. Trois régions de susceptibilité ont été analysées : la répétition CAG du gène AR (récepteur androgène), la répétition CA du gène Erß (récepteur bêta estrogène) et la répétition TTTA du gène CYP9 (aromatase). Le gène AR du récepteur androgène, qui permet à la testostérone de se lier aux cellules, a montré une association significative, contrairement aux deux autres. Cela confirme le résultat d’un précédent travail, mené sur une population plus petite (Henningsson et al. 2005). Le travail de l’équipe australienne est publié dans Biological Psychiatry.

mercredi 29 octobre 2008

Le rouge est mis

Dans un travail publié l’an dernier, Andrew J. Elliot (Université de Rochester) et ses collègues avaient montré que la couleur rouge représente un signal aversif dans un contexte de performance : des individus placés en situation de test réussissent un peu moins bien si le contexte montre des signaux rouge plutôt que neutres (achromatiques : noir, blanc, gris), bleus ou verts (Elliot et al. 2007). Une nouvelle étude d’Elliot, co-réalisée avec Daniela Nesta, est aujourd’hui consacrée à l’association du rouge et de l’attirance masculine pour les femmes.

Cinq expérimentations indépendantes ont été réalisées, où les hommes hétérosexuels (parfois des femmes) devaient juger l’attractivité physique et la désirabilité sexuelle de femmes présentées en photographie. Les femmes avaient été choisies comme modérément attractives selon un précédent classement. Leur pose était identique (torse et face visibles, vêtements neutres, sourire), la photographie en noir et blanc. Le fond de la photo variait selon les expérimentations (blanc, gris, bleu, vert et rouge), ainsi que la durée d’exposition (5 secondes ou durée libre, changement de diapo par les volontaires). Il en ressort que les femmes présentées sur un fond rouge ont été jugées plus attractives physiquement et plus désirables sexuellement que sur tout autre fond. La durée de l’exposition ne change pas le jugement. L’effet rouge est sensible pour les hommes seulement (les femmes testées ne jugent pas les autres femmes plus attractives). Les autres traits de caractère évalués (amabilité, gentillesse, intelligence) ne montrent pas de variations en fonction de la couleur du contexte. Enfin, les hommes ne sont pas conscients du rôle de la couleur dans leurs jugements.

L’association de la couleur rouge avec l’amour et le sexe est solidement documentée dans l’histoire culturelle. Les anthropologues ont montré que les pigments ocre sont utilisés comme décorations corporelles dans les rituels anciens de chasseurs-cueilleurs, pour signaler l’entrée des jeunes filles dans leur âge fertile. Rouges à lèvres et fonds de teint de nos sociétés modernes sont le lointain écho de ces parures physiques. Mythologie, folklore, littérature et art associent souvent le rouge à l’amour, la passion, la luxure ou la fertilité. Et le cœur symbolisant l’amour est bien sûr d’un rouge vif. Mais ces associations culturelles ne donnent qu’une partie de l’histoire, car le signal rouge est aussi bien lié à la sexualité chez les animaux, notamment les singes et primates non humains (grands singes ou primates hominoïdés). Un grand nombre de femelles montrent une coloration rouge sur la face, la poitrine, le périnée ou la vulve lorsqu’elles sont en phase ovulatoire. Cette pigmentation est due au déséquilibre entre œstrogène et progestérone, entraînant une vascularisation accentuée en phase fertile.

Référence :
Elliot A.J., D. Niesta (2008), Romantic red: Red enhances men's attraction to women, Journal of Personality and Social Psychology, 95, 5, 1150-1164.

Illustrations : Andy Warhol, Marilyn, 1967. Jeff Koons, Jeff eating Ilona, 1991. (DR)

(Merci à Daniela Nesta de m’avoir communiqué son papier).

lundi 27 octobre 2008

Sexe et leadership

Si l’espèce humaine est plus égalitaire que certaines cousines primates, elle n’échappe pas au phénomène de dominance que l’on observe dans tous les domaines de la vie sociale. Le leadership peut être analysé par ses fonctions : maintenir l’unité du groupe et gérer ses conflits internes lorsqu’il faut partager des ressources ; coordonner ce groupe lorsqu’il est en situation de menace, généralement l’attaque d’un autre groupe. Ou par ses bénéfices : un avantage dans la compétition sexuelle et une fertilité finale plus abondante. Cette fonction dominante est généralement associée aux mâles, notamment en raison de l’importance des conflits violents dans l’évolution humaine et de diverses prédispositions masculines à l’agression ou la défense contre l’agression. Cependant, on peut faire l’hypothèse que les sexes ne présentent pas tout à fait le même profil d’intérêt selon la nature de la compétition, intragroupe ou intergroupe. Le dimorphisme sexuel suggère en effet que les femmes ont plutôt intérêt à créer et maintenir des réseaux sociaux stables pour se protéger et protéger leurs enfants, donc à maintenir la paix au sein de groupe. Les hommes peuvent envisager la formation de coalitions et les situations de conflits intergroupes comme des opportunités reproductives.

Mark Van Vugt, qui dirige le laboratoire de psychologie sociale évolutionnaire à l’Université de Kent, s’intéresse notamment à ces questions de leadership dans une perspective darwinienne. Un précédent travail de son laboratoire avait montré que, placés dans une situation conditionnelle (élire le président d’un pays imaginaire dans un certain contexte), les individus des sociétés occidentales ne font pas le même choix selon que le pays est menacé de dissensions internes ou de guerre avec un voisin : dans le premier cas, les 45 volontaires de l’expérience (dont 27 femmes) ont préféré un leader féminin (75,6 %) ; dans le second cas, un leader masculin (91,1 %). Ce résultat préliminaire a ici été reproduit avec 50 volontaires (dont 26 femmes, âge moyen 21 ans) dans un jeu du bien commun, consistant à choisir entre un investissement personnel et un investissement public. Le jeu a été mené dans quatre conditions : soit il s’agissait de classer les individus les plus coopératifs au sein des groupes (orientation intragroupe) ; soit il s’agissait de classer les groupes selon qu’ils parvenaient à coopérer mieux que d’autres dans le cadre d’une coupe inter-universitaire (orientation intergroupe) ; soit une situation mixte avec évaluation de la coopération interne et de la compétition externe ; soit enfin une situation neutre. Une fois expliqué le déroulement du jeu, les sujets devaient élire un leader pour coordonner les investissements : femme ou homme. Ce leader était en fait imaginaire, quoique présenté comme réel (courte biographie), mais les joueurs considéraient qu’il serait amené à analyser leurs stratégies par la suite. Résultats : les femmes ont été préférées comme leaders dans les conditions intragroupe (93,3 %) et mixte (75 %), les hommes dans la condition intergroupe (78,6 %), et aucune préférence n’a émergé dans la condition neutre de contrôle. Dans le déroulement du jeu, les investissements vers le bien public ont été supérieurs dans les groupes dirigés par les femmes là où l’on mettait l’accent sur la coopération interne ; et l’inverse s’est vérifié dans la compétition externe, où les groupes dirigés par les hommes se sont montrés plus performants.

Référence :
Van Vugt, M., B.R. Spisak, (2008). Sex differences in leadership emergence in conflicts within and between groups, Psychological Science, 19, 9, 854-858, doi : 10.1111/j.1467-9280.2008.02168.x

mardi 21 octobre 2008

Longues jambes au pays de la longue marche

Avoir de longues jambes est un trait féminin que l’on dit apprécié par les hommes – vous vous en souvenez sans doute, la plupart des romans de gare comportent une phrase du genre « elle avait des jambes interminables ». Richard Fielding et ses collègues ont analysé une cohorte de 9998 Chinois. En ajustant par l’âge, le statut socio-économique et l’éducation, il s’avère que les femmes ayant de longues jambes (plus grande différence relative entre mesures de taille assise et de taille debout) ont aussi plus d’enfants que la moyenne. Mais cela ne se vérifie pas chez les hommes. Cette différence est plus marquée dans les classes pauvres. Une précédente étude parue dans le même journal (Evolution and Human Behavior) en mars dernier avait observé cette préférence chez un échantillon des sujets occidentaux (voir recension sur ce site).

Illustration : Patrick Demarchelier, Azzedine Alaïa et Yasmeen, 1991 (exposition en cours du photographe au Petit Palais, Paris, du 24 septembre 2008 au 4 janvier 2009).

lundi 20 octobre 2008

Les tribulations du Tribolium, un insecte plutôt gay

L’homosexualité mâle-mâle est assez fréquente chez le ver de farine Tribolium castaneum, un organisme-modèle souvent utilisé en laboratoire. Sarah Levis et son équipe, de l’Université Tufts (États-Unis), ont profité des mœurs de ce coléoptère gay pour tester diverses hypothèses sur l’émergence et la persistance de l’homosexualité dans l’évolution. Il en ressort que les accouplements des mâles ne sont ni associés à l’établissement d’une dominance sociale, ni liés à une « mise en bouche » permettant ensuite des pratiques copulatoires plus efficaces avec les femelles. Ils ne sont pas non plus dus à un priapisme congénital les faisant sauter sur tout ce qui bouge, puisque les vers Tribolium sont capables de discerner une femelle vierge d’une femelle ayant déjà copulé, ce qui laisse supposer que même dans un coin obscur, ils distinguent les mâles des femelles. Un très léger avantage a été mis en avant : en déposant son sperme sur un mâle, le ver a une petite chance de fertiliser indirectement une future femelle. Cela arrive dans 7 % des cas environ, mais n’aboutit qu’à 0,5 % des naissances viables. Pas de quoi donner un net avantage à la copulation homosexuelle. Il est possible, mais non testé dans l’article, que les mâles utilisent les liaisons homosexuelles pour se débarrasser des spermatophores anciens, et arriver avec des gamètes tout frais devant la femelle. Enfin, et c’est l’hypothèse la plus souvent retenue, l’homosexualité peut être un produit dérivé non adaptatif de certains traits génétiques qui, eux, améliorent la reproduction des porteurs (par exemple chez l’autre sexe, ou selon certaines conditions épigénétiques d’expression). Comme elle est répandue chez les animaux, et non «contre-nature» selon les idées reçues de nos grands-parents, il faut supposer que la vie lui a trouvé des avantages.

Altruisme : le choix des femmes ?

Nous avions évoqué  les principales hypothèses explicatives de l’évolution de l’altruisme chez l’espèce humaine : sélection de parentèle de W. Hamilton, anticipation de réciprocité de R. Trivers, sélection de groupe de D.S. Wilson et E. Sober. Mais il existe un quatrième facteur explicatif connaissant un regain d’intérêt : la sélection sexuelle. L’hypothèse en a été faite la première fois par le chercheur Amotz Zahavi, dans le cadre de sa « théorie du handicap » : un animal parvenant à supporter un ornement coûteux (par exemple un plumage abondant et vif) est supposé avoir de « meilleurs gènes » (pour la survie) qu’un autre, car il parvient à déjouer prédateurs et concurrents malgré son « handicap ». En général, ce sont les mâles qui exhibent ces caractères secondaires luxuriants et les femelles qui les sélectionnent. L’altruisme, notamment l’altruisme envers les non-apparentés, serait une forme de handicap : celui qui est capable de sacrifier temps et énergie pour les autres serait un bon parti. Dans le cas de l’espèce humaine, l’altruisme est rendu nécessaire par le dimorphisme sexuel et l’investissement parental : la grossesse est coûteuse et invalidante pour la femme, l’enfant connaît un développement lent appelant soin, nourriture et protection sur une longue durée. L’intérêt de la femme (sa probabilité relative de survie ainsi que celle de ses enfants) est de trouver un partenaire sexuel s’engageant durablement. Mais ce n’est pas forcément l’intérêt de l’homme, qui peut choisir une stratégie de dissémination de ses gènes (multiplier des partenaires sexuels, sans s’occuper ensuite des enfants). L’altruisme pourrait être un marqueur d’investissement parental : le fait de montrer une certaine constance dans l’engagement et l’attention en faveur des autres est corrélé avec une plus forte probabilité d’un tel engagement et d’une telle attention au sein du couple. La cognition et le langage ont pu de surcroît renforcer le « commérage sexuel » au sein des groupes humains dans l’évolution, la plus ou moins bonne réputation des mâles formant un filtre de sélection pour les femelles.

Plusieurs travaux ont documenté cette préférence pour l’altruisme dans la sélection du partenaire. Par exemple, on a montré que chez les chasseurs-cueilleurs, les meilleurs chasseurs du groupe partagent leur nourriture (c’est-à-dire que leurs familles ne sont pas avantagées) en même temps qu’ils ont le meilleur succès reproductif. L’altruisme ne peut en être pas la cause directe (puisqu’il y a partage, coûteux pour les apparentés), ce qui laisse entendre que cet altruisme fait l’objet d’une sélection indépendante des ressources. Les études interculturelles de David Buss ont montré que des traits psychologiques comme la gentillesse et le caractère compréhensif font partie des caractéristiques les plus appréciées dans le choix du partenaire à long terme (avant la richesse ou la beauté), dans 37 cultures contemporaines pourtant très différentes du point de vue technologique, économique, démographique ou religieux. D’autres recherches ont observé que parmi 76 traits possibles chez un reproducteur, la considération, l’honnêteté, la gentillesse, l’affection, la bienveillance figurent parmi les plus appréciés, les femmes étant plus portées que les hommes à les placer au sommet de leur hiérarchie de valeurs.

Des chercheurs en biologie et psychologie de l’Université de Nottingham (Royaume-Uni) viennent d’apporter une nouvelle pièce à ce dossier. Ils ont tout d’abord conçu une échelle qualitative de « préférence du partenaire pour des traits altruistes » (MPAT scale), validée par une démarche qualitative et quantitative auprès de 380 étudiants occidentaux. La conception de cette échelle incluait l’analyse de situation altruiste vers des non-apparentés (plonger dans une rivière pour sauver un inconnu, consacrer un peu de son temps libre à aider des voisins dans le besoin, être volontaire bénévole dans un hôpital, etc.). Sur 50 items, 16 se sont révélés efficaces pour cerner le degré d’altruisme et forger une analyse en composantes principales. De ce premier travail, il résulte que les femmes obtiennent un score supérieur à celui des hommes pour l’échelle MPAT, ce qui est conforme aux prédictions de la sélection sexuelle de l’altruisme. Cette échelle a ensuite été testée chez 340 couples d’âge divers (57,9 ans en moyenne). La même différence a été observée entre les sexes. Par ailleurs, plus le MPAT de la femme était élevé, plus l’altruisme du partenaire mesuré par autoquestionnaire standardisé l’était aussi (corrélation positive de 0,41). Une troisième étude a été consacrée au choix de personnes plus jeunes (398, âge moyen 19,4 ans) selon l’échelle MPAT. La même différence entre les sexes en ressort. Dans ces deux dernières analyses, les variations du niveau d’altruisme auto-rapporté des individus n’étaient pas significativement associées aux variations des préférences pour l’altruisme chez le partenaire (cela signifie que la préférence pour un partenaire altruiste n’est pas un simple dérivé de son propre altruisme).

Référence :
Philips, T. et al. (2008), Do humans prefer altruistic mates? Testing a link between sexual selection and altruism towards non-relatives, British Journal of Psychology, 99, 555-572, doi : 10.1348/000712608X298467

Illustration : photographie de Sabine Pigalle (exposition en cours, «Phobie», à la Galerie Bailly).

A lire aussi : sur la place de la sélection sexuelle dans l’évolution de la cognition humaine, L’intelligence sexuelle.

lundi 13 octobre 2008

Vision, sexe et spéciation

Yeux noirs et cheveux bruns comme critères de sélection d’un partenaire? Dans le règne animal aussi, les stimuli visuels jouent un rôle important. Chez de nombreuses espèces, les couleurs nuptiales du mâle décident de son succès ou de son échec auprès des femelles. Une étude menée avec des poissons multicolores révèle que ces choix ne sont pas dictés par une quelconque notion de beauté physique, mais par la sensibilité spectrale des yeux des femelles résultant elle-même d’une adaptation à leur environnement. Les femelles qui distinguent mieux le bleu porteront leur choix sur un mâle bleu chatoyant. Celles qui sont plus sensibles au rouge préfèreront un partenaire sexuel rouge vif. Ces préférences peuvent être si fortes qu’elles conduisent à l’apparition de nouvelles espèces – à condition bien sûr que la diversité d’habitats de leur milieu n’ait pas été compromise par des activités anthropiques néfastes. Alpha Galileo. > Suite

Ejaculation précoce : une base génétique

L’éjaculation est définie comme précoce lorsque le temps de latence intravaginale avant l’expulsion du sperme est de moins d'une minute. Une équipe de chercheurs néerlandais a étudié 89 sujets souffrant d’éjaculation précoce (face à 92 sujets sains de contrôle), et particulièrement leur polymorphisme génétique 5-HTTLPR (impliqué dans le transport et la réception de la sérotonine dans le cerveau). La moyenne géométrique des éjaculats étaient de 21 secondes chez les patients trop rapides. Le génotype LL s’est révélé être associé à cette précocité en comparaison des génotypes LS et SS. Bien qu’il n’y ait pas consensus international sur la définition et la mesure du trouble, on estime que l’éjaculation précoce concerne entre 20 et 30% des individus (Basile Fasolo 2005, Montorsi 2005, Porst 2007). Le cas est intéressant comme sujet de réflexion évolutionnaire. On pourrait se dire que les éjaculateurs précoces ont un avantage sur les compétiteurs, puisque déposant leur semence en quatrième vitesse, ils minimisent la probabilité d’être dérangés pendant l’acte. En même temps, il a été suggéré que la pénétration a aussi pour fonction de « nettoyer » le vagin de la présence d’un sperme concurrent, ce qui expliquerait la taille importante du pénis humain en comparaison des autres primates (Gallup et Burch 2005). Dans cette hypothèse, l’éjaculateur précoce se trouve désavantagé.

La voix de l'ovule

Depuis quelques années, les chercheurs sont en quête des marqueurs discrets de sélection sexuelle chez les humains. Gregory A. Bryant et Martie G. Haselton viennent d’étudier les variations de la voix chez les femmes selon qu’elles sont en phase folliculaire (fertilité haute) ou lutéale (fertilité basse). L’ovulation a été contrôlée par test hormonal. Les 69 volontaires devaient lire une phrase, et les variations de voix ont été analysées (fréquence fondamentale, dispersion de formant, gigue, vitesse d’élocution, etc.). Il en ressort que les femmes montrent une augmentation de la fréquence fondamentale (pitch) dans la période de fertilité maximale (fenêtre de deux jours avant l’ovulation). L’étude est publiée dans les Biology Letters.

dimanche 12 octobre 2008

Dites-le avec des fleurs

Soit des roses qui poussent sur une haie, d’autres qui sont posées en bouquet devant la porte d’une maison. Vous n’inférez probablement pas les mêmes significations de ces fleurs pourtant identiques. Dans Brain and Language, Kristian Tylén et ses collègues se sont demandé quelles régions cérébrales font cette différence dans le sens attribué aux événements. Réponse : ce sont les aires du langage (voie ventrale et pars triangularis du cortex frontal inférieur) qui s’activent pour interpréter de telles scènes en photographies. Ce qui pourrait suggérer que nos symboliques sociales sont, en partie, des dérivées de nos sémantiques linguistiques. Mais ce n'est pas évident, quand on y réfléchit : des espèces animales sans langage pratiquent l'offrande de biens en vue de la copulation. Il se peut que le sens du geste (offrir des roses) préexiste au langage, et que l'activation des aires cérébrales du langage soit dérivée de ce sens initial.

jeudi 9 octobre 2008

Du meurtre du père à l'alliance contre le mâle alpha

Dans Totem et tabou, Freud imagine une horde primitive où le père tout-puissant monopolise les femmes. Ses fils rebelles le tuent et totémisent son image, pour conjurer cet acte fondateur parricide. La biologie évolutionnaire a moins d’imagination littéraire ou d’inspiration symbolique, mais elle se pose parfois des questions assez semblables. Comment ont émergé les sociétés de chasseurs-cueilleurs, égalitaires, depuis des hordes primates hiérarchiques, dominées par un mâle alpha violent et polygame ? Trois chercheurs développent dans PloS ONE un modèle stochastique de formation des alliances au cours de l’hominisation. Avec un nombre limité de paramètres, les auteurs montrent qu’un système d’alliances peut très bien apparaître dans le cadre d’une compétition intense des individus pour le succès social et reproductif : dès lors que des associations dyadiques commencent à se former par affinité entre quelques individus, la meilleure stratégie pour les autres est d’en rejoindre une. Et lorsque ces alliances deviennent elles-mêmes héritables (transmission culturelle), on voit émerger dans le modèle la stratégie d’une alliance unique rassemblant tous les membres d’un groupe.

samedi 4 octobre 2008

Intelligence et choix féminin du partenaire

Nous commentions récemment une recherche montrant que les riches semblent posséder un léger avantage dans la compétition reproductive, quoique cet avantage soit moins évident dans une société moderne capitaliste que dans une société traditionnelle, contrairement aux idées reçues. Qu’en est-il donc des hommes intelligents ? Mark D. Prokosch et ses collègues, du Département de psychologie de l’Université de Californie, se sont penchés sur cette question. Dans un premier temps, 15 jeunes hommes (âge moyen 19,2 ans) ont passé un test de QI verbal (WAIS-III, sous-section vocabulaire). Ils ont ensuite été filmés dans diverses conditions : en train de lire à voix haute des titres de presse, en train de répondre à une question ouverte faisant appel à une certaine créativité (« que pourrait signifier la découverte de vie sur Mars pour la vie sur Terre ?), en train de se présenter sous le meilleur jour possible (« Donner trois raisons pour lesquelles vous seriez un bon candidat pour une rencontre ? »), en train de jouer au frisbee.

209 jeunes filles, d’âge moyen de 19,4 ans, ont dû ensuite remplir un questionnaire (incluant leur période d’ovulation au moment du test) et donner leurs préférences concernant les garçons visionnés. Ces préférences concernaient les deux dimensions habituellement analysées en psychologie évolutionnaire : rencontre à court terme (aimeriez-vous passer une nuit avec ce garçon), union à long terme (pourriez-vous prendre ce garçon comme mari et père de vos enfants). Les jeunes filles devaient aussi donner leur avis sur l’intelligence des garçons (sans connaître leur résultat au test, bien sûr, juste daprès les séquences), ainsi que sur diverses qualités : attractivité physique, créativité, sécurité financière, impression de sécurité (dans l’hypothèse d’être avec le garçon).

L’intelligence subjectivement évaluée a prédit 13,0 % de la variance dans le choix d’un homme à long terme, contre 30,7 % pour le physique, 18,2 % pour la sécurité et 14,3 % pour la richesse. Dans le cas d’une liaison à cour terme, l’intelligence expliquait 2,8 % de la variance, contre 59,2 % pour le physique, 2,9 % pour la sécurité et 10,1 % pour la richesse. Il est à noter que cette évaluation subjective a été positivement corrélée à l’intelligence réelle (mesurée) des hommes, ce qui signifie que les vidéos comportementales donnent de bons indices sur celle-ci. L’intelligence réelle des garçons a expliqué quant à elle 3,4 % du choix comme partenaire à long terme, et 3,2 % comme partenaire à court terme. La créativité, de son côté, a obtenu de scores élevés : 26,9 % de la variance pour une liaison à long terme ; 18,1 % pour une liaison à court terme ; mais la variable semblait cependant plus facilement confondue avec l’attractivité physique que l’intelligence). Il est à noter que la période ovulatoire est restée sans effet significatif sur l’expression de ces préférences, contrairement à d’autres traits où l’on observe des variations selon que la femme est fertile ou non.

Quelles conclusions doit-on tirer pour cet échantillon ? Tout d’abord, l’intelligence verbale peut être déduite de l’observation comportementale comme indice phénotypique, et elle n’est pas neutre dans le choix d’un partenaire à court comme à long termes : à autres qualités égales, l’intelligence est susceptible de faire la différence. Elle reste cependant loin derrière l’attractivité physique, comme premier facteur de choix. Ensuite, la créativité semble une dimension à part entière des préférences féminines, là encore pour des unions à court comme à long termes, ne se confondant que partiellement avec l’intelligence perçue ou mesurée. Il est possible que certaines qualités appréciées, comme le sens de l’humour, soient des indices de cette créativité.

Référence :
Prokosch M.D. et al. (2008), Intelligence and mate choice: intelligent men are always appealing, Evol Hum Behav, online pub., doi:10.1016/j.evolhumbehav.2008.07.004

(Merci à Mark Prokosch de m’avoir transmis son papier).


A lire aussi sur ce site : L'intelligence sexuelle.

mercredi 1 octobre 2008

La survie des plus riches

Quels sont justement les critères de fertilité au sein des sociétés humaines, c’est-à-dire la sélection phénotypique avantageant certains traits ? Les facteurs sont nombreux. Parmi eux, anthropologues et biologistes ont noté de longue date que la richesse, elle-même associée au statut social, est corrélée positivement au succès reproductif dans les sociétés anciennes ou les sociétés actuelles restées traditionnelles (pré-industrielles). Pour les sociétés contemporaines développées, les données sont cependant plus confuses. Des travaux n’ont trouvé aucune association particulière entre le statut socio-économique et la fertilité, suggérant un « paradoxe moderne » du point de vue darwinien. Mais ces travaux ont été contestés pour plusieurs raisons méthodologiques : études longitudinales trop courtes n’embrassant pas toute la période reproductive, confusion des facteurs éducation et revenus dans l’analyse. Deux travaux récents ont repris l’analyse en évitant ces biais (Hopcroft 2006 sur la société américaine, Fieder et Huber 2007 sur la population suédoise). Ils ont montré l’un et l’autre que l’éducation et le revenu agissent en sens contraire : un haut niveau d’éducation abaisse la probabilité de fertilité finale forte, alors qu’un haut niveau de revenus l’augmente, du moins chez les hommes. Car chez les femmes, c’est l’inverse : plus les revenus sont élevés, plus le nombre d’enfants est faible.
Daniel Nettle et Thomas V. Pollet ajoutent une nouvelle pièce au dossier, par une étude portant sur la société anglaise. Les chercheurs ont utilisé les données de la National Child Development Study (NCDS), suivant le parcours de vie de 17.416 sujets nés entre le 3 et le 9 mars 1958 (plus précisément la cohorte NCDS7 analysée en 2004, à l’âge de 46 ans, avec 11.939 sujets encore suivis à cette date). A la date de l’analyse, les femmes avaient en moyenne 1,83 enfant, les hommes 1,66. Les hommes les plus éduqués ont un peu moins d’enfants que les hommes les moins éduqués (-0,09), le différentiel étant plus marqué pour les femmes (-0,22). Concernant le lien entre la fertilité et les revenus, l’analyse statistique (régression en fonction ln) montre une relation significative et positive chez les hommes, significative et négative chez les femmes (figure ci-contre). D’où vient la fertilité plus importante des hommes riches ? Trois hypothèses ont été testées : la facilité à se marier, la facilité à avoir des enfants au sein du couple, la facilité à se marier plusieurs fois (mariage sériel et multiples foyers). La première et la troisième n’ont montré aucune association significative avec les revenus : la principale différence entre les hommes riches et les hommes pauvres réside en fait dans la plus grande probabilité pour les seconds de n’avoir aucun enfant. Sur ce point, éducations et revenus jouent en sens inverse, et pour les deux sexes (les hommes comme les femmes les plus éduqués ont une plus forte probabilité de n’avoir pas d’enfant du tout).

Nettle et Pollet ont ensuite comparé les données de son étude avec celles de Hopcroft, Fieder et Huber (trois sociétés contemporaines développées), huit sociétés agraires ou pastoralistes européennes et africaines, trois sociétés de chasseurs-cueilleurs. Le gradient de sélection linéaire sur l’axe de corrélation fertilité-richesse pour les mâles est de 0,13 dans les sociétés contemporaines, 0,24 dans les sociétés agraires européennes monogames, 0,30 dans les sociétés chasseurs-cueilleurs, 0,63 dans les sociétés africaines polygames (agraires ou pastoralistes). On constate donc que la corrélation est positive dans toutes les sociétés étudiées, mais qu’elle varie selon l’environnement économique, le mode d’acquisition des ressources et les systèmes de mariage.

«Cette étude pointe diverses questions du point de vue évolutif, concluent les auteurs. Avant tout, elle montre que les sociétés modernes sont quantitativement, et non qualitativement différentes des sociétés pré-industrielles. C’est-à-dire que les gradients sélectifs sur les ressources, au moins pour les hommes, sont atténués, mais ne sont pas abolis ou inversés. (…) Ces données suggèrent aussi une continuité appréciable entre les sociétés modernes et les sociétés de chasseurs-cueilleurs, où la sélection se fait sur l’aptitude des mâles à chasser, et même d’autres espèces, où le rang du mâle est généralement corrélé de manière positive au succès reproductif. (…) Bien sûr, la sélection phénotypique ne produit des changements évolutifs que si le trait a quelque base héritable. Nous manquons d’information pour savoir s’il y a des variations génétiques affectant la propension à accumuler des ressources à travers les cultures, mais de premières estimations fondées sur les études de jumeaux et d’adoption suggèrent une héritabilité modeste au sein des populations industrielles. Cela pose la possibilité intéressante d’une sélection génétique aussi bien que phénotypique en cours, liée à la richesse des mâles chez les humains».

Ajoutons pour finir qu’aux échelles de temps correctes pour l’évolution – plusieurs centaines à milliers de générations –, ces données fort intéressantes ne seront probablement plus pertinentes pour l’espèce humaine, ou pour une partie d’entre elle. Il est assez difficile d’imaginer qu’Homo sapiens ayant déchiffré les lois de l’évolution et séquencé son génome se contentera dans les décennies, siècles et millénaires à venir de se reproduire exactement à l’identique, en respectant scrupuleusement ce que le jeu aléatoire de la sélection avait produit pour ses ancêtres.

Référence et illustration :
Nettle D. T.V. Pollet (2008), Natural selection on male wealth in Humans, American Naturalist, online pub, doi : 10.1086/591690

(Merci à Daniel Nettle de m’avoir fait parvenir son travail).

Sexes, longévité et fertilité

Les sexes ne présentent pas tout à fait les mêmes caractéristiques de longévité, notamment chez les mammifères. On observe une surmortalité masculine à la plupart des âges, qui est notamment rapportée aux effets directs (affaiblissement du système immunitaire) et indirects (agressivité, compétition mâle-mâle) de la testostérone, hormone produite en bien plus grande quantité par les mâles que par les femelles. Alexei A. Maklakov a comparé les longévités masculines et féminines dans 205 pays et territoires où les données statistiques sont disponibles. Il a corrélé cette longévité à divers facteurs : latitude, densité de la population, fertilité finale, revenu national brut pondéré en parité de pouvoir d’achat (RNB-PPA). Il en résulte des différences intéressantes entre les sexes. Ainsi, si l’espérance de vie totale est associée aux conditions économiques favorables, ce sont les hommes qui en profitent le mieux (leur différence de mortalité avec les femmes décroît plus vite). Un facteur de premier plan est la fertilité : 33 % des différences de longévité par sexe entre pays sont associés au nombre d’enfants par femme. Ces résultats sont convergents avec les études sur les sociétés pré-industrielles et les sociétés de chasseurs-cueilleurs, montrant des longévités identiques entre hommes et femmes dues à une surmortalité féminine en couche. Les gains rapides en espérance de vie des femmes dans les sociétés développées et le différentiel creusé avec les hommes tiennent notamment à ce que les premières investissent de moins en moins dans la reproduction (baisse tendancielle de la fertilité finale). A contrario, cela rappelle que le coût direct de la reproduction est inégalement réparti entre mâles et femelles.

Référence :
Maklakov A.A. (2008), Sex difference in life span affected by female birth rate in modern humans, J. Evol. Hum. Behav., online pub., doi:10.1016/j.evolhumbehav.2008.08.002

(Merci à Alexei Maklakov de m’avoir envoyé son papier).