vendredi 10 mars 2000
Impuissants et hypertendus
Le fait de ressentir un sentiment d’impuissance provoque souvent une hypertension artérielle, affirment des chercheurs de l’Université du Michigan dans le dernier numéro de la revue Hypertension. Cette étude, réalisée sur 616 hommes, montre que 37 % de ceux considérés comme ayant un fort sentiment d’impuissance avaient de l’hypertension. Cette affection atteignait seulement 23 % de ceux qui étaient modérément découragés et 17 % de ceux qui n’avaient pas souffert de cette frustration.
Faire l’amour en résonance magnétique
Des couples faisant l’amour, ou plus exactement leurs appareils génitaux, ont pour la première fois été observés à l’aide d’un appareil d’imagerie par résonance magnétique (IRM), par des médecins néerlandais, relate le British Medical Journal (BMJ). Huit couples et trois femmes ont accepté de participer à cette étude anatomique en direct organisée par l’équipe du Pr Willibrord Weijmar Schultz de l’Hôpital universitaire de Groningue (Pays-Bas). Dans les années soixante, les deux sexologues américains Masters et Johnson ont affirmé que l’utérus de la femme augmentait de volume pendant l’acte sexuel. L’étude a permis de démentir cette assertion. Les participants mâles ont parfois éprouvé des difficultés à maintenir une érection dans ces conditions, mais ces obstacles ont pu être surmontés à l’aide de Viagra. Pour les partenaires femmes, l’orgasme atteint n’a été que « superficiel », selon leurs descriptions. Les femmes ont de leur côté contribué à l’observation du plaisir féminin solitaire (stimulation du clitoris). Ces images de l’anatomie vivante humaine montrent qu’au cours d’un rapport dans la position du missionnaire, le pénis en entier prend la forme d’un boomerang (de sa racine interne à l’extrémité du gland). Les images n’ont pas mis en évidence la moindre structure suggérant l’existence chez la femme du fameux point G, ni d’un réservoir de fluide indicateur d’une éjaculation féminine.
jeudi 9 mars 2000
L’homosexualité est-elle “naturelle” ?
Si l’homosexualité est «contre-nature», pourquoi la retrouve-t-on partout dans le règne animal ? Telle est la question provocatrice posée par Bruce Bagemihl, biologiste, professeur de linguistique et de sciences cognitives à l’université de Colombie Britannique (Canada). La parution de son ouvrage, Biological Exuberance, relance le débat sur les bases biologiques de l’homosexualité humaine. Chacun sait que tous les goûts sont dans la nature : reste maintenant à comprendre pourquoi et comment…
Ames sensibles et esprits pudibonds, s’abstenir ! Car l’ouvrage de Bruce Bagemihl est plus qu’explicite en ce qui concerne l’«exubérance biologique» qui lui donne son titre : de page en page, on découvre en photos et en dessins des girafes, des bisons, des scarabées, des bonobos, des manchots, des bouquetins ou encore des macaques affairés les uns sur les autres et visiblement concentrés à leur tâche. Rien que de bien naturel, après tout… à ceci près que ces animaux en posture d’accouplement ou d’attouchement sont tous du même sexe !
Des comportements homosexuels variés
En fait, les comportements minutieusement décrits par Bruce Bagemihl tout au long des 750 pages denses de son livre ne se limitent pas à l’acte sexuel. Car l’auteur donne une définition très large de l’homosexualité animale : elle englobe les parades amoureuses, les comportements affectifs, les stimulations génitales et actes sexuels, la vie commune et la parentalité partagée. Ce choix est d’ailleurs sujet à débat dans la communauté des éthologistes et sociobiologistes : certains comportements décrits par Bagemihl peuvent en effet s’interpréter comme des rites d’apprentissage ou de domination. Et l’auteur n’évoque guère les travaux, pourtant bien documentés depuis Lorenz, de l’«empreinte initiale» : un animal peut acquérir un comportement s’il a été soumis à un stimulus à un moment-clef de son ontogenèse. On amène ainsi expérimentalement un canard Colvert mâle à monter toute sa vie son homologue tadorne de Belon ! Clutton-Brock et la plupart des éthologistes pensent que l’on ne peut parler d’homosexualité que lorsqu’un sujet préfère assez systématiquement les relations sexuelles avec un congénère du même sexe. Ce qui la distingue d’autres situations en rapport avec la frustration ou la domination. De ce point de vue, un enfant violé ne doit pas être considéré comme homosexuel, alors qu’il le serait selon l’analyse de Bagemihl.
Ces réserves mises à part, l’abondante documentation rassemblée par le biologiste américain plaide en faveur de sa démonstration. On découvre au fil des pages l’étonnante imagination sexuelle du règne animal. Le dauphin boto n’hésite pas à pénétrer de temps en temps son partenaire par l’orifice qui lui sert habituellement à se réapprovisionner en oxygène, tandis que les femelles bonobos s’adonnent à un tribadisme aussi affectueux qu’efficace. Bagemihl ne se contente d’ailleurs pas de l’homosexualité : il livre aussi de nombreux exemples de transsexualité et d’intersexualité animales.
Dans 80 % des espèces d’oiseaux et de mammifères où l’homosexualité a été observée, elle concerne les mâles et dans 55 % les femelles. Parmi les différents comportements inclus par Bagemihl dans l’homosexualité, seule la parentalité partagée (élevage en commun des enfants) connaît une surreprésentation féminine : 80 % des espèces contre un peu plus de la moitié pour les mâles.
L’ouvrage de Bruce Bagemihl repose évidemment la question de l’origine de l’homosexualité humaine. L’auteur énonce ainsi la problématique : «L’homosexualité a une “histoire naturelle” dans tous les sens du terme : c’est-à-dire qu’elle a à la fois des dimensions biologiques (“naturelle”) et sociales ou culturelles (“historique”) qui sont interconnectées et inséparables».
Il n’empêche que chez les hommes, la balance a longtemps penché du côté du conditionnement social plutôt que de la détermination biologique. L’homosexualité paraissait un choix de vie — plus ou moins assumé, plus ou moins accepté par les normes en vigueur. Or, un certain nombre de découvertes récentes font désormais peser la balance vers l’inné plutôt que l’acquis. Au moins en ce qui concerne la « vraie » homosexualité humaine, c’est-à-dire celle qui n’est pas conçue par celui qui la revendique comme une expérience passagère, mais comme une orientation spontanée, irrépressible et durable.
Un défi pour la théorie darwinienne
Comme le remarque Jim McKnight, professeur de psychologie à l’université de Sydney, «l’homosexualité est un défi pour tous ceux qui considèrent le darwinisme comme la grande force unificatrice qui fait tant défaut aux sciences sociales. Comment expliquer en effet dans le cadre de la reproduction sélective du plus apte une préférence pour la sexualité non reproductive ?».
En bonne logique, les homosexuels n’ayant aucun descendant auraient dû disparaître rapidement du pool génétique de l’humanité au profit des hétérosexuels. Or, nos connaissances historiques et ethnologiques démontrent que l’on rencontre des homosexuels à toutes les époques et dans toutes les sociétés, quelle que soit l’attitude morale, religieuse ou politique qui prévaut. Le comportement humain se caractérise par son étonnante flexibilité, et l’orientation sexuelle n’y échappe pas.
Selon les études longitudinales sur la sexualité dans les sociétés occidentales, les homosexuels sont quatre fois plus souvent des hommes que des femmes. Entre 1 et 3 % des hommes adultes sont exclusivement homosexuels depuis au moins cinq ans, mais ils sont près de 40 % à avoir connu une envie ou une expérience homosexuelle durant l’adolescence. Ces données indiquent que la prédisposition à l’homosexualité concerne une minorité significative des sociétés contemporaines, dont le taux semble constant à chaque génération.
Ce sont les études de neuro-anatomie qui ont d’abord confirmé l’existence de différences fonctionnelles entre les cerveaux des mâles homosexuels et hétérosexuels. En 1991, D.F. Swaab et M.A. Hofman, de l’Institut de recherches sur le cerveau d’Amsterdam, ont découvert que le noyau suprachiasmatique de l’hypothalamus des homosexuels est deux fois plus volumineux que celui des hétérosexuels. En 1993, Simon LeVay alors attaché au Salk Institute de San Diego, a montré quant à lui que noyau interstitiel de l’hypothalamus antérieur (3-NIHA) est plus gros chez l’homme que chez la femme — mais surtout identique chez la femme et chez l’homme homosexuel. Toutefois, comme le précise le chercheur américain, on ignore exactement l’ordre de causalité : l’orientation sexuelle modifie peut-être le volume de certaines régions du cerveau.
Les hormones sexuelles et le fœtus
Intrigués par cette découverte, J.E. Alexander et K.J. Sufka ont voulu savoir si les différences anatomiques liées à l’orientation sexuelle étaient confirmées par l’électro-encéphalographie. Et de fait, l’EEG d’homosexuels soumis à des tests verbaux et spatiaux s’est révélé à la fois différent de celui des hétérosexuels des deux sexes dans certains cas, et plus proche de celui des femmes dans certains autres. En 1995, ces différences ont été confirmées par une technologie plus fine, la magnéto-encéphalographie (MEG). Martin Reite et son équipe ont ainsi constaté que le cerveau des homosexuels, comme celui des femmes, est peu latéralisé — une découverte qu’il faut sans doute mettre en rapport avec leurs résultats identiques aux tests de performance spatiale.
Ces différences anatomiques appuient bien sûr l’hypothèse d’une prédisposition biologique à l’homosexualité. Mais d’où découlerait-elle ? L’une des explications possibles est liée aux taux d’hormones sexuelles.
La quantité et le type d’hormones auxquels notre cerveau est exposé — avant comme après la naissance — modifient en effet les caractères sexuels. Dans le cas de l’homosexualité, Gunter Dorner, directeur de l’Institut d’endocrinologie expérimentale de Berlin, a émis une hypothèse abondamment discutée : la désandrogénisation du cerveau du fœtus par l’effet du stress maternel. Le stress de la mère produit certaines substances chimiques qui bloqueraient à leur tour la sécrétion de la testostérone dans les testicules du fœtus, et conduirait à une modification ultérieure de l’orientation sexuelle. Inversement, la déficience en hydroxylase A-21 et en stéroïde 3-beta-ol hydrogenase , également associée au stress, produit une surproduction placentaire d’androstenedione, précurseur adrénalien des oestrogènes.
L’hypothèse de Dorner est appuyée par certaines études statistiques : les homosexuels sont par exemple plus fréquents chez les générations conçues durant la guerre ; et selon d’autres enquêtes, les deux tiers des mères d’homosexuels affirment avoir connu un stress sévère durant leur grossesse (perte d’un proche, relations interpersonnelles difficiles, etc.).
Non moins controversé, le champ de la génétique de l’homosexualité a connu récemment quelques remous. Les premières études bien échantillonnées sur le caractère familial de la prédisposition à l’homosexualité datent de 1952. A cette époque, l’équipe de Franz Kallmann avait étudié 85 paires de jumeaux dont un était au moins homosexuel. La génétique du comportement privilégie l’étude des jumeaux puisque ceux-ci partagent 100 % de leur génome lorsqu’ils sont de vrais jumeaux (monozygotes) et 50 % seulement lorsqu’ils sont de faux jumeaux (dizygotes). Les 80 vrais jumeaux montraient une concordance absolue, alors que ce taux était non-significatif pour les faux jumeaux.
La découverte très médiatisée du «gène gay»
Deux études, beaucoup plus récentes, ont confirmé ces résultats — même si l’on n’a jamais retrouvé de concordance parfaite. En, 1991, Richard Pillard et Michael Bailley ont analysé 115 paires de jumeaux (dont au moins un était homosexuel) et 45 homosexuels ayant un frère adoptif. Chez les vrais jumeaux, la concordance était de 50 % ; elle tombait à 24 % pour les faux jumeaux et 11 % pour les frères adoptifs. En 1993, F. Whitman, M. Diamond et J. Martin ont trouvé des taux de concordance de 64,7 % pour les vrais jumeaux et 28,6 % pour les faux jumeaux.
Des similitudes aussi manifestes ont peu de chance d’être dues au seul environnement partagé des vrais jumeaux. Ces dernières années, l’hypothèse d’une prédisposition héréditaire à l’homosexualité figure parmi les plus discutées dans le champ en pleine expansion de la génétique du comportement.
La révolution a une date : 16 juillet 1993. Ce jour-là sont publiés dans l’hebdomadaire Science les résultats d’une étude qui fit en quelques semaines le tour du monde : une équipe de généticien venait d’identifier chez 33 frères homosexuels (sur 40) un marqueur sur le chromosome X (Xq28). Le « gène gay » était né.
L'auteur principal de l’étude est le généticien américain Dean Hamer, directeur d’un important laboratoire de biologie moléculaire de l’Institut national du cancer américain et dont les recherches ne concernaient pas à l’origine ce comportement. En réalité, Hamer n’a pas tout à fait trouvé un gène « de » l’homosexualité, mais un marqueur dont la présence sur le chromosome X est corrélée chez certains individus (67 % dans son échantillon) à un comportement homosexuel. La nuance est de taille : il n’y a pas nécessairement de rapport direct de cause à effet entre l’un et l’autre.
Les scientifiques dans l’expectative
Par ailleurs, depuis 1993, les études contradictoires se sont accumulées. En 1995, deux nouvelles recherches sont publiées dans la presse scientifique : elles annoncent la confirmation des découvertes de Hamer.
Mais en avril 1999, une équipe canadienne dirigée par George Rice publie ses résultats dans Science : sur 52 paires de frères homosexuels, aucune corrélation significative n’a été mise à jour entre leur orientation sexuelle et la présence du marqueur génétique identifié par Hamer. Cependant, ce genre de contradiction est très fréquent en matière de génétique du comportement humain. Aujourd’hui, les recherches se poursuivent activement, et Dean Hamer n’a pas abandonné sa quête.
Toutefois, le chercheur prend soin de préciser : «Nous ne nous attendons pas à trouver un seul gène qui soit identique chez tous les homosexuels — nous savons déjà que l’orientation sexuelle est un phénomène autrement plus complexe ! Mais il est néanmoins possible de découvrir un ou des gènes corrélés à une orientation sexuelle. Comment ce gène opérerait-il ? Peut-être en produisant une enzyme qui contrôle le métabolisme hormonal du cerveau au cours de son développement. Ou encore en fabriquant un facteur de croissance qui construit certains circuits neuronaux. Il peut même jouer un rôle auquel on n’aurait jamais pensé tant nous en savons peu aujourd’hui».
Quelles peuvent être les conséquences de ces nouvelles connaissances scientifiques ? A peu près nulles, quoiqu’en disent les alarmistes. Car la reconnaissance de l’homosexualité n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’en dit la science. La biologie donne des informations aux citoyens : elle n’opère pas à leur place des choix moraux, sociaux, juridiques ou politiques.
Ce qu’en dit la théorie de l’évolution
Selon Bruce Bagemihl, la mise en évidence d’une sexualité non-reproductive dans le règne animal doit être l’occasion d’une certaine remise en cause de la théorie néo-darwinienne de l’évolution. Celle-ci, ne raisonnant qu’en terme de « coût-bénéfice », serait incapable d’expliquer les comportements sexuels «gratuits». Bagemihl y voit l’expression d’un principe d’« exubérance biologique » à la base de toute vie organique. Malheureusement, il ne produit guère d’énoncés scientifiques falsifiables ou prédictifs pour appuyer une thèse qui s’inspire pêle-mêle de la philosophie de Georges Bataille, de l’hypothèse Gaïa, des mythologies primitives et des mathématiques fractales !
Deux autres théories évolutionnaires ont été avancées pour justifier l’homosexualité : la sélection de parentèle (kin selection) et le polymorphisme équilibré.
Selon la théorie de la sélection de parentèle, formulée par W.D. Hamilton en 1964, un gène peut être sélectionné par l’évolution s’il avantage les individus apparentés à son porteur. En aidant les siens, cet individu altruiste propage en réalité une partie de ses propres gènes. Le sociobiologiste Edward Wilson a ainsi suggéré que l’homosexualité pouvait être apparue dans l’évolution comme la conséquence indirecte de pulsions altruistes présentes chez certains individus : décidés à aider leur parentèle, ils se seraient par ailleurs destinés à une sexualité non-reproductive.
La théorie du polymorphisme balancé souligne, quant à elle, que la diversité génétique d’une espèce constitue sa richesse : des gènes « délétères » à l’état homozygote se révèlent avantageux à l’état hétérozygote. Appliquée à l’homosexualité, cela signifie qu’un allèle de prédisposition présent en un seul exemplaire (et donc non exprimé) peut avantager son porteur hétérosexuel — par exemple par une puissance sexuelle accrue, une libido ou une empathie plus développée, etc.
Les implications de ces découvertes
La mise en évidence d’une base biologique pour l’orientation sexuelle est considérée par certains observateurs comme «dangereuse», car elle inciterait à réduire les individus à des mécanismes hormonaux ou génétiques. Dans le cas de l’homosexualité masculine, ce ne fut pas l’avis de la communauté «gay» américaine, qui a accueilli très favorablement les découvertes de Simon LeVay, Dean Hamer et Bruce Bagemihl (ce dernier confessant volontiers son homosexualité). On comprend aisément la raison de cet enthousiasme : si l’homosexualité a une base biologique, elle ne peut plus être qualifiée de comportement « contre-nature » comme ce fut longtemps le cas. Il se pourrait que certains naissent homosexuels comme d’autres gauchers : la biologie se révèle donc en l’occurrence antidiscriminatoire. Par ailleurs, la présence d’un gène de prédisposition à un caractère n’implique pas systématiquement l’expression de ce caractère au cours de l’existence : le milieu où évolue l’individu joue aussi son rôle !
Au-delà du statut de l’homosexualité, les découvertes scientifiques posent des questions morales à dimension plus générale. Par exemple, un couple pourrait-il légitimement décider de sélectionner son embryon en fonction de la présence de tel ou tel gène — y compris celui (ou ceux) de l’homosexualité ? Ici, le débat n’est plus scientifique, mais philosophique : dans une société laïcisée et démocratique, existe-t-il encore des normes « sacrées » ou « absolues » qui pourraient brider la liberté de choix des individus ?
Référence : Bruce Bagemihl (1999), Biological Exuberance. Animal Homosexuality and Natural Diversity, Profile Books, 1999.
A lire aussi :
Chandler Burr, A Separate Creation: The Search for the Biological Origins of Sexual Orientation, Hyperion, 1996.
Dean Hamer, The Science of Desire, Simon & Schuster, 1995.
Simon LeVay, Le cerveau a-t-il un sexe ?, Flammarion, 1994.
Jim McKnight, Straight Science ? Homosexuality, Evolution and Adaptation, Routledge, 1997.
Harcèlement sexuel (chez les charançons)
Pour essayer de piéger un beau costaud, les femelles d’une espèce de charançons d’Amérique centrale s’accouplent entre elles devant les prétendants potentiels. Les mâles de ces ravageurs du citronnier sont chétifs, notent les entomologistes Ally Harari, du Centre Volcani à Beit Dagan (Israël) et Jane Brockmann, de l’Université de Floride à Ganesville. Et c’est là à leurs yeux que réside la raison des pratiques «lesbiennes» de ces charançonnes. Comme elles imitent en outre à la perfection les attributs mâles en matière de coloration, deux femelles in copula ressemblent comme deux gouttes à un couple «hétéro». Lorsqu’un mâle s’approche d’elles, il se comporte toujours comme si l’individu monté sur le dos de la femelle était un autre mâle et l’en repousse énergiquement. Plus ce mâle est fort, plus il a de chance d’éliminer son (ou sa) rival(e). Dans les deux cas, le piège fonctionne puisque la femelle obtient les faveurs du prétendant le plus méritant. A moins que ces femelles du Nouveau Monde ne cherchent en réalité à réduire le « harcèlement sexuel » de leurs chers charançons !
Un rival du Viagra
La structure d’un rival potentiel du Viagra, qui traiterait les troubles de l’érection, vient d’être déterminé par des chimistes américains (Nature Structural Biology, novembre 1999). L’équipe du Dr David Christianson a synthétisé une molécule, l’ABH, qui bloque une enzyme, l’arginase, intervenant dans le processus d’érection.
La naissance du sexe chromosomique
La différenciation des sexes par le biais des chromosomes s’est mise en place chez les mammifères il y a 300 millions d’années, affirment des chercheurs américains (Science, 29 octobre 1999). Contrairement aux autres paires de chromosomes qui sont en principe identiques, les chromosomes sexuels (XX chez la femelle, XY chez l’homme) sont extrêmement différents l’un par rapport à l’autre. Bruce Lahn, professeur de génétique humaine à l’Université de Chicago (Illinois) et David Page, du Whitehead Institute ont tenté de comprendre pourquoi, en remontant le temps à la manière de géologues. « Nous avons été capables de reconstruire les quatre phases qui ont conduit ces chromosomes à leur forme distincte en X et Y. Plus nous remontions loin en arrière et plus les chromosomes X et Y apparaissent identiques ». Au cours de l’évolution des espèces, le sexe mâle ou femelle n’a pas toujours été déterminé par l’ADN des chromosomes. Ainsi, chez les reptiles, il dépend de la température d’incubation des œufs. Une méthode problématique pour les animaux à sang chaud. Avec l’apparition de la branche des mammifères, qui s’est détachée de la branche reptile il y a 300 millions d’années, une paire d’autosomes (chromosomes non sexuels) a commencé à évoluer pour donner naissance aux chromosomes X et Y. Selon les chercheurs, la première étape de cette évolution a débuté lorsque l’un des autosomes X a acquis le gène dit SRY (Sex determining Region Y), qui détermine l’apparition du sexe masculin. Au fur et à mesure de l’évolution, la distinction des chromosomes X et Y s’est accrue car ils ont cessé de se recombiner. Par la suite, une série de quatre inversions chromosomiques — des cassures de segments d’ADN qui se retrouvent inversés — a scellé le sort de ces chromosomes X et Y et renforcé leur différenciation.
vendredi 7 janvier 2000
A-t-on découvert le gène de la fidélité ?
La fidélité dépendrait-elle de nos gènes ? C’est la question que l’on peut se poser après l’étonnante expérience récemment menée par une équipe de chercheurs américains. En modifiant le patrimoine génétique de souris, ceux-ci sont parvenus à modifier le comportement d’un mâle solitaire et volage en le transformant en animal sociable et monogame.
Tom Insel et Larry Young travaillent tous deux à l’Université Emory (Atlanta, Géorgie). Leurs travaux, publiés dans un récent numéro de Nature (vol. 400, p. 766, 19 août 1999), ont connu un retentissement qui dépasse largement le cadre souvent confidentiel de la recherche scientifique.
L’équipe américaine a créé quatre lignées de souris transgéniques en les dotant d’un gène du campagnol des prairies (Microtus ochrogaster). Ce petit rongeur nord-américain est connu pour son comportement monogame et sociable. Les souris modifiées par le transfert du gène ont à leur tour adopté le comportement du campagnol, alors qu’elles ne montrent naturellement aucune prédisposition à la fidélité.
Tom Insel et Larry Young étudient depuis longtemps la vasopressine, une hormone naturellement produite par l’hypophyse (une glande à la base du cerveau) chez la plupart des mammifères, homme compris. Cet agent chimique est notamment impliqué dans les comportements d’agression, de communication et de reproduction. Ils ont déjà montré l’influence de l’hormone sur le comportement social des campagnols mâles. Après administration de vasopressine, les animaux modifiés se sont mis à fréquenter plus souvent la même femelle. Ils en ont alors déduit que l’hormone facilite l’affiliation, l’attachement du couple, les soins paternels du campagnol des prairies.
Mais l’action de l’hormone varie énormément selon les animaux : la vasopressine laisse par exemple de marbre des espèces très voisines du campagnol des prairies (Microtus montanus et M. pennsylvanicus). Grâce à l’étude moléculaire de la structure du gène des récepteurs de la vasopressine, les chercheurs apportent maintenant une explication à ces phénomènes. Les campagnols sylvestres et des prairies, monogames et grégaires, possèdent un long morceau d’ADN, déterminant pour activer le gène, tandis que les autres espèces de campagnols, plus solitaires et volages, en sont dépourvues.
Pour vérifier l’effet de cette différence génétique, les chercheurs ont introduit ce gène du récepteur d’un campagnol des prairies dans le patrimoine génétique de souris. Ces dernières ont à leur tour développé dans leur cerveau le modèle de récepteurs hormonaux du campagnol et adopté son comportement. « Même si de nombreux gènes sont susceptibles d’être impliqués dans l’évolution des comportements sociaux complexes, nos données indiquent que le changement de l’expression d’un seul gène peut avoir un impact sur l’expression, au moins pour partie, de ces comportements », soulignent les chercheurs.
Ces découvertes s’appliquent-elles à l’homme ? Tom Insel le pense. Directeur du célèbre Centre d’étude des primates de Yerkes, professeur de psychiatrie et de psychologie à l’école de médecine de l’université Emory, ce chercheur s’est spécialisé depuis une quinzaine d’années dans la neurobiologie des comportements sociaux complexes. Au milieu des années 80, il avait démontré l’influence de la sérotonine dans les troubles obsessionnels-compulsifs. Et il s’était ensuite intéressé au rôle de l’oxytocine et de la vasopressine dans le mécanisme des attachements sociaux.
Son équipe s’apprête donc à étudier ces variations de comportement chez l’homme. Que l’on se rassure, Tom Insel ne souhaite pas mettre au point des tests génétiques prénuptiaux pour conjoint potentiellement adultérin ! En fait, on connaît aujourd’hui très peu de choses sur la formation des liens sociaux au niveau anatomique, chimique ou physiologique. Or, dans le processus d’hominisation, l’« investissement parental » joue un rôle important dans la mesure où l’enfant n’atteint sa maturité que tardivement. La coopération des parents pour sa protection, son alimentation et ses soins ont donc représenté une valeur sélective. Selon Tom Insel, on découvrira peut-être que de nombreuses mutations du « gène de la fidélité » sont survenues au cours de l’évolution et ont facilité la monogamie, dans certaines circonstances socio-écologiques.
Autres applications, beaucoup plus concrètes, de ces recherches : favoriser la thérapie des pathologies marquées par l’isolement et le détachement : autisme, schizophrénie, voire maladie d’Alzheimer.
Libellés :
Actualités,
Comportement,
Ethologie,
Evolution,
Fidélité,
Génétique,
Recherches
De la pilule au timbre
Les derniers essais cliniques d’un timbre contraceptif pour les femmes sont actuellement en cours dans le laboratoire Ortho-McNeil, filiale du groupe Johnson et Johnson. Le timbre, appelé Evra Contraceptive Patch, sera présenté à la FDA au courant de l’année 2000. Appliqué sur les bras, l’abdomen ou les fesses, il sera actif pendant une semaine, avec une efficacité comparable à celle des meilleurs contraceptifs.
Un contraceptif pour les hommes
La société canadienne de biotechnologie Immucon a annoncé, le 12 juillet 1999, avoir obtenu du Bureau Américain des Brevets un brevet pour une nouvelle technologie destinée à la mise au point d’un vaccin contraceptif masculin. Le vaccin, dont les essais cliniques devraient débuter l’an prochain, pourrait être disponible sur le marché d’ici cinq à sept ans. Il aurait l’avantage d’être réversible, avec une période d’efficacité d’un an, et – selon les tests effectués sur des hamsters – de ne pas provoquer d’effets secondaires comme la plupart des méthodes contraceptives actuelles, principalement féminines, qui agissent au niveau hormonal. La technologie utilise le fragment d’une protéine, la P26h, pour neutraliser la capacité fécondante du sperme.
Les spécialistes de l’érection en ébullition
Un congrès sur les dysfonctions érectiles, qui s’est déroulé du 1er au 3 juillet 1999 à Paris, a été le théâtre de sévères affrontements sur l’efficacité réelle du Viagra. Phénomène rare, les principales études présentées lors de ce congrès ont donné des résultats diamétralement opposés sur les performances attribuées à la célèbre petite pilule bleue. Chez ces hommes qui souffrent d’impuissance ou de «pannes» à répétition, l’efficacité du Viagra tourne, selon Pfizer, autour de 70 %, avec un indice de satisfaction des utilisateurs situé entre 48 et 78 %. C’est ce que confirme une étude menée en France et en Italie dans 18 centres médicaux. Mais de leur côté, les laboratoires Schwarz Pharma arrivent à des conclusions inverses. Pour eux, le Viagra a été abandonné dans 68 % des cas et 90 % des personnes en échec déclarent être venues, ou revenues, aux injections. Avec satisfaction. Une troisième étude a été réalisée par le Dr Ronald Virag. Pour ce médecin, seulement 32 % sont restés fidèles au Viagra, 34 % ont surmonté leurs appréhensions et sont passés aux injections et enfin, 25 % ont choisi d’alterner le médicament oral et l’injectable. «Entre les labos, c’est la lutte à mort car, à la clef, il y a des millions, voire des milliards de dollars» souligne le Dr Ronald Virag, spécialiste français de la sexologie. L’insuffisance de la fonction érectile touche en effet environ 40 % de la population de 40 à 70 ans partout dans le monde : un marché fabuleux pour «le» remède miracle.
Vers la procréation sans limite ?
Des scientifiques de Toronto pensent avoir trouvé un moyen de conserver des ovules et de les développer sans les détériorer, marquant un progrès supplémentaire dans la possibilité pour les femmes de procréer à partir de leurs propres ovules quel que soit leur âge.
Le groupe de chercheurs a réussi à faire incuber par des souris en laboratoire des ovules immatures de jeune jusqu’à leur maturité. Avec cette découverte, les scientifiques croient qu’il sera bientôt possible pour une femme de congeler des ovules immatures au cours de sa jeunesse, puis au moment où elle souhaite avoir un enfant, de laisser des souris développer ces ovules. «Nous avons l’accord pour essayer d’abord avec des ovules de bovins et du sperme de taureau, et par la suite transférer l’embryon dans une vache», a indiqué le Dr. Robert Casper, responsable du département des sciences de la reproduction à l’Université de Toronto. «Si cela fonctionne bien, nous nous dirigerons probablement, avec l’accord du comité d’éthique, vers les essais cliniques».
Les travaux des chercheurs sont surtout orientés vers la possibilité de conserver des ovules pour les femmes infertiles en quête d’un donneur, ou pour celles souffrant de cancer dont le traitement endommage le fonctionnement de leurs ovaires. Ces dernières pourraient stocker ainsi leurs ovules encore sains et envisager plus tard une grossesse. Seulement une demi-douzaine de naissances, à partir d’ovules congelés, ont été signalées jusqu’à présent dans le monde.
Pilule abortive en Europe
La pilule abortive RU 486 a été autorisée, le 6 juillet 1999, dans huit pays européens. Outre la France, la Grande-Bretagne et la Suède, la pilule abortive est désormais prescrite en Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, Grèce et Pays-Bas.
dimanche 1 février 1998
Alfred Binet, Le fétichisme dans l'amour
Alfred Binet,
« Le Fétichisme dans l’amour »,
Études de psychologie expérimentale,
Bibliothèque des actualités médicales et scientifiques,
Octave Doin éditeur, Paris, 1888, pp. 1-85.
**
Introduction
Fétichisme religieux et amoureux
Le fétichisme, ce que M. Max Müller appelle dédaigneusement le « culte des brimborions », a joué dans le développement des religions un rôle capital. Quand même il serait vrai, comme on l’a prétendu dernièrement, que les religions n’ont pas commencé par le fétichisme, il est certain que toutes le côtoient, et quelques-unes y aboutissent. La grande querelle des images, qui a été agitée dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, qui a passé à l’état aigu à l’époque de la réforme religieuse, et qui a produit non seulement des discussions et des écrits, mais des guerres et des massacres, prouve assez la généralité et la force de notre tendance à confondre la divinité avec le signe matériel et palpable qui la représente. Le fétichisme ne tient pas une moindre place dans l’amour : les faits réunis dans cette étude vont le montrer.
Le fétichisme religieux consiste dans l’adoration d’un objet matériel auquel le fétichiste attribue un pouvoir mystérieux : c’est ce qu’indique l’étymologie du mot fétiche : il dérive du portugais fetisso, qui signifie chose enchantée, chose fée, comme l’on disait en vieux français [1] ; fetisso provient lui-même de fatum, destin. Pris au figuré, le fétichisme a un sens un peu différent. On désigne généralement par ce mot une adoration aveugle pour les défauts et les caprices d’une personne. Telle pourrait être, à la rigueur, la définition du fétichisme amoureux. Mais cette définition est superficielle et banale : elle ne peut nous suffire. Pour la préciser un peu, nous nous bornerons à mettre sous les yeux du lecteur certains faits qui peuvent être considérés comme la forme pathologique, c’est-à-dire exagérée, du fétichisme de l’amour.
MM. Charcot et Magnan ont publié les meilleures observations de fétichisme, et notre étude ne sera qu’un commentaire de ces observations, auxquelles nous en avons joint de nouvelles ; elles sont relatives à des dégénérés qui éprouvent une excitation génitale intense pendant la contemplation de certains objets inanimés qui laissent complètement indifférent un individu normal. Ces perversions sont assez répandues, car on en trouve la mention et parfois même l’analyse assez bien faite dans quelques romans contemporains.
L’objet de l’obsession est particulier et toujours le même pour chaque sujet. Nous en donnerons ces quelques exemples, qui paraissent bizarres à première vue : un bonnet de nuit, - les clous de souliers de femmes, - les tabliers blancs.
Le terme de fétichisme convient assez bien, ce nous semble, à ce genre de perversion sexuelle. L’adoration de ces malades pour des objets inertes comme des bonnets de nuit ou des clous de bottines ressemble de tous points à l’adoration du sauvage ou du nègre pour des arêtes de poissons ou pour des cailloux brillants, sauf cette différence fondamentale que, dans le culte de nos malades, l’adoration religieuse est remplacée par un appétit sexuel.
On pourrait croire que les observations précédentes, que nous avons résumées d’un mot, et sur lesquelles nous aurons à revenir, sont des monstruosités psychologiques ; il n’en est rien ; ces faits existent en germe dans la vie normale : pour les y trouver, il suffit de les chercher ; après une étude attentive, on est même étonné de la place qu’ils y occupent.
Seulement, dans ces cas nouveaux, l’attrait sexuel prend pour point de mire non un objet inanimé, mais un corps animé ; le puis souvent, c’est une fraction d’une personne vivante, comme un œil de femme, une boucle de cheveux, un parfum, une bouche aux lèvres rouges ; peu importe l’objet de la perversion ; le fait capital, c’est la perversion elle-même, c’est le penchant que les sujets éprouvent pour des objets qui sont incapables de satisfaire normalement leurs besoins génitaux. Aussi tous ces faits appartiennent-ils à un même groupe naturel : ils offrent en commun ce caractère bien curieux de consister dans un appétit sexuel qui présente une insertion vicieuse, c’est-à-dire qui s’applique à des objets auxquels normalement il ne s’applique pas.
Il convient d’ailleurs d’ajouter que tout le monde est plus ou moins fétichiste en amour : il y a une dose constante de fétichisme dans l’amour le plus régulier. En d’autres termes, il existe un grand et un petit fétichisme, à l’instar de la grande et de la petite hystérie, et c’est même là ce qui donne à notre sujet un intérêt exceptionnel.
Si le grand fétichisme se trahit au dehors par des signes tellement nets que l’on ne peut pas manquer de le reconnaître, il n’en est pas de même du petit fétichisme ; celui-là se dissimule facilement ; il na rien d’apparent, de bruyant ; il ne pousse pas les sujets à des actes extravagants, comme à couper des cheveux de femme ou à voler des tabliers blancs ; mais il n’en existe pas moins, et c’est peut-être lui qui contient le secret des amours étranges et des mariages qui étonnent tout le monde. Un homme riche, distingué, intelligent épouse une femme sans jeunesse, ni beauté, ni esprit, ni rien de ce qui attire la généralité des hommes ; il y a peut-être dans ces unions une sympathie d’odeur ou quelque chose d’analogue : c’est du petit fétichisme.
Il sera donc intéressant pour chacun de nous de s’interroger, de se disséquer et d’examiner ce qu’il éprouve, pour comparer ses sentiments et ses goûts aux sentiments et aux goûts des grands fétichistes dont nous allons brosser le portrait. Aussi notre étude est-elle probablement plus intéressante par ce qu’elle suggère que par ce qu’elle dit.
En essayant d’englober tant de faits dans une même formule, nous arrivons à donner au mot fétichisme un sens inusité : à la lettre, il ne s’applique qu’à certaines de nos perversions, aux plus accusées ; les vrais fétichistes, ce sont les amants des clous de bottines ou des tabliers blancs ; mais si nous forçons les termes, c’est que nous sommes en présence d’une famille naturelle de perversions, et qu’il y a un intérêt majeur à donner a cette famille un nom unique.
Nous arrivons ainsi à grouper ensemble un grand nombre de faits : quelques-uns sont déjà connus ; mais on s’est borné jusqu’ici ici à des observations isolées ; ou n’a pas vu l’ensemble de la question ; on n’a pas saisi la généralité du phénomène. C’est cette synthèse que nous allons essayer. Nous nous proposons d’établir dans la classification symptomatique des folies génitales un genre nouveau, auquel nous donnons le nom de fétichisme.
Dans un récent article sur la folie érotique [2] M. BaIl propose de soumettre à la classification suivante les manifestations multiples de cette folie :
Érotomanie ou folie de l’amour chaste
Excitation sexuelle
1° Forme aphrodisiaque ;
2° - obscène ;
3° - hallucinatoire ;
4° Satyriasis ou nymphomanie
Perversion sexuelle
1° Sanguinaires ;
2° Nécrophiles ;
3° Pédérastes ;
4° Intervertis.
Si l’on accepte cette classification, qui est purement symptomatique, il faut ranger les fétichistes dans la troisième catégorie, celle de la perversion sexuelle, et créer pour eux une cinquième subdivision, qu’on peut placer à la suite de celle des intervertis.
Nous rappelons enfin que nous étudions les faits en psychologue et non en aliéniste. La différence des deux points de vue est facile à saisir. Pour l’aliéniste, le fait capital, c’est la relation du symptôme à l’entité morbide. L’étude de cette relation a conduit, comme on sait, Morel, M. Falret, et surtout M. Magnan, à considérer la plupart des symptômes que nous allons étudier comme des épisodes de la folie héréditaire des dégénérés. Pour le psychologue, le fait important est ailleurs ; il se trouve dans l’étude directe du symptôme, dans l’analyse de sa formation et de son mécanisme, dans la lumière que ces cas morbides font sur la psychologie de l’amour.
[1] Maury, La Magie et l’Astrologie, ch. I - M. Max Müller rattache le mot fétiche, toujours par l’intermédiaire du portugais fetisso, au mot latin factitius, chose factice, sans importance.
[2] Encéphale, 1887, p. 190
**
Chapitre I
Le culte des objets corporels
Quelques faits normaux. - Influence des associations d’idées sur nos goûts. - Opinion de Descartes. - L’amant de l’œil ; observation de M. Ball. - L’amant de la main. - Principaux caractères de cette perversion. - L’amant des cheveux. - L’amant de l’odeur. - Les rapports entre le sens de l’odorat et les fonctions génitales, dans le règne animal. - Le type olfactif. - L’amant de la voix. - Le rôle de l’hérédité, de l’habitude et de l’instinct de la génération dans le fétichisme.
Le fétichisme de l’amour se présente sous bien des formes ; mais toutes ces formes se ressemblent ; en connaître une, c’est les connaître toutes ; ce sont comme des variations infinies sur un thème unique. Nous étudierons successivement :
- 1° L’amant de l’œil ;
- 2° L’amant de la main ;
- 3° L’amant des cheveux ;
- 4° L’amant de l’odeur.
Dans ces quatre cas, le fétichisme, qui souvent ne se distingue de l’état normal que par des nuances insensibles, a pour objet une partie du corps de la personne aimée. C’est l’amour plastique.
Chacun a en amour ses goûts particuliers ; c’est même un sujet habituel de conversation ; telle personne aime la beauté blonde, telle autre la beauté brune ; celui-ci est pour les yeux bleus, celui-là pour les yeux noirs. Certaines personnes avouent que ce qu’elles préfèrent, c’est la taille ; d’autres, c’est le pied ; d’autres la nuque.
Les causes de ces préférences sont multiples. Condillac en signale une, l’association des idées.
« Les liaisons d’idées influent intimement sur toute notre conduite. Elles entretiennent notre amour ou notre haine, fomentent notre estime ou notre mépris, excite notre reconnaissance ou notre ressentiment, et produisent ces sympathies, ces antipathies et tous ces penchants bizarres dont on a quelquefois tant de peine à rendre raison [1] ». À l’appui, Condillac cite une observation relative à Descartes ; cette observation est un exemple du besoin si commun qu’on éprouve de retrouver chez des femmes ce que l’on a aimé chez d’autres. Descartes conserva toujours du goût pour les yeux louches, parce que la première personne qu’il avait aimée avait ce défaut.
Je ne puis m’empêcher de supposer que Descartes pensait à son propre cas, quand il écrivait, dans son Traité des Passions, la section CXXXVI, où il décrit « d’où viennent les effets des passions qui sont particulières à certains hommes ». Voici ce passage, qui est d’une très fine psychologie :
« Il y a telle liaison entre notre âme et notre corps que lorsque nous avons une fois joint quelque action corporelle avec quelque pensée, l’une des deux ne se présente pas à nous par après, que l’autre ne s’y présente aussi... Il est aisé de penser que les étranges aversions de quelques-uns qui les empêchent de souffrir l’odeur des roses ou la présence d’un chat, ou choses semblables, ne viennent que de ce qu’au commencement de leur vie ils ont été offensés par quelques pareils objets, ou bien qu’ils ont compati au sentiment de leur mère, qui en a été offensée étant grosse. L’odeur des roses peut avoir causé un grand mal de tête à un enfant lorsqu’il était encore au berceau, ou bien un chat le peut avoir fort épouvanté, sans que personne y ait pris garde, ni qu’il en ait eu après aucune mémoire [2], bien que l’idée de l’aversion qu’il avait alors pour ces roses et pour ce chat demeure imprimée en son cerveau jusqu’à la fin de sa vie ».
Voici maintenant un premier cas de grand fétichisme. L’observation que nous allons reproduire est relative à un malade que j’ai vu vers 1881 à la clinique de M. Ball, et dont l’éminent professeur a raconté l’histoire avec toute la verve et tout l’esprit qu’on lui connaît, dans une leçon sur la folie érotique [3].
« Il s’agit d’un jeune homme de trente-quatre ans. De petite taille et vigoureusement constitué, il a conservé sur sa physionomie les attributs de la jeunesse. Fils d’un professeur de dessin, il a reçu une éducation assez complète : il est bachelier, et jusqu’à l’époque de son entrée à Sainte-Anne il exerçait les fonctions de professeur de latin dans une institution de jeunes gens. Il a eu des convulsions dans l’enfance. Son caractère est faible, sans ressort, aisément influencé. Dès l’âge de six ans, nous voyons poindre des prédispositions à son état actuel : il avait, dit-il, quelques idées lubriques ; mais au milieu d’une ignorance absolue, il n’a pas tardé à contracter des habitudes de masturbation accouplées à des conceptions fort singulières.
« D’abord notre homme affirme qu’il est resté vierge de tout contact féminin : nous croyons absolument qu’il dit la vérité, car son récit est parfaitement en accord avec ses idées.
« Cet homme vierge a été assujetti pendant toute sa vie à des idées obscènes. Constamment préoccupé de l’idée de la femme, il ne voyait absolument dans son idéal que les yeux. C’est là qu’il trouvait l’expression de toutes les qualités qui doivent caractériser la femme, mais enfin ce n’était point assez ; et comme il fallait absolument en venir à des idées d’un ordre plus matériel, il avait cherché à s’éloigner le moins possible des yeux qui constituaient son centre d’attraction, et dans son inexpérience absolue, il avait placé les organes sexuels dans les fosses nasales. Sous l’empire de ces préoccupations, il avait tracé des dessins étranges, car, fils d’un professeur de dessin, il avait appris de bonne heure à manier le crayon. Les profils qu’il esquissait, et dont il nous a montré quelques exemplaires, reproduisent assez exactement le type grec, sauf on un seul point qui les rendait irrésistiblement comiques la narine était démesurément grande, afin de permettre l’introduction du pénis. Mais comme il n’avait mis personne dans la confidence, il a pu mener une vie régulière et tranquille jusque vers la fin de l’année 1880.
« Il était, nous l’avons déjà dit, professeur dans une institution privée, et on l’avait chargé de conduire les élèves en omnibus à la pension. Dans une de ses promenades, il rencontre son idéal on la personne d’une jeune fille habitant le quartier ; il aperçoit une forêt de cheveux au-dessous desquels se dessinent des yeux immenses.
« À partir de ce moment, son destin est fixé. Il est décidé dans son esprit qu’il épousera la belle inconnue ; il s’assure de son domicile, et, sans plus d’ambages, il monte chez elle et se fait annoncer. Il est reçu par la mère, à qui il demande catégoriquement la main de sa fille. On le jette à la porte, ce qui ne modifie nullement ses sentiments ; il se représente une seconde et une troisième fois ; il finit par être arrêté et conduit à la préfecture.
« Sous tous les autres rapports, son intelligence paraît régulière... Il n’accuse personne, il ne se connaît point d’ennemis ; il ne manifeste aucune animosité contre sa bien-aimé ; il est convaincu que s’il est enfermé à Sainte-Anne, c’est pour y passer un temps d’épreuve et se rendre plus digne d’elle ».
Ajoutons qu’après un séjour prolongé à l’asile pendant plusieurs années, ce malade a versé insensiblement dans un état de demi-démence, et que la démence complète paraît devoir être malheureusement la solution de sa carrière d’érotomane.
Nous reviendrons bientôt sur cette observation, et nous essayerons d’en faire l’analyse psychologique. Pour le moment, nous nous contentons de rassembler les faits.
On remarquera dès à présent que l’observation précédente ne doit pas être confondue avec le joli délire des amoureux. Le malade de M. Ball n’est pas un de ces simples enthousiastes qui chantent les beaux yeux de leur maîtresse. Il ne s’agit point ici de poésie, mais d’une véritable perversion sexuelle qui a conduit le sujet à la démence.
Après l’amant de l’œil, voici l’amant de la main. Ce dernier est très fréquent, si j’en crois mes nombreuses observations. Je choisis la suivante, qui est plus complète et plus riche en détails que les autres.
L’observation suivante a trait à un jeune homme que j’ai connu pendant mes années de médecine. M. R... est grand, il n’a pas d’asymétrie faciale, pas de prognathisme : le front est large, bien découvert, la tête est brachycéphale. Au moral, il est intelligent, doué d’une imagination très vive : son caractère est doux, ses relations sont faciles ; il est affectueux, tendre, charitable ; ajoutons qu’il a, de son propre aveu, un tempérament sensuel.
Sa famille, sur laquelle il m’a donné des renseignements circonstanciés, est entièrement composée, sans aucunes exceptions, de névropathes. Mais ce ne sont pas des névropathes bruyants, ce sont ce que l’on a coutume d’appeler des personnes nerveuses, ne présentant d’autres signes connus de névropathie que la forme du caractère, vif, emporté, facilement énervé et changeant brusquement pour une cause futile.
Il adore les femmes : mais dans la femme, ce qu’il préfère à tout le reste, même à l’expression de la physionomie, c’est la main : la vue d’une jolie main détermine chez lui une curiosité dont la nature sexuelle n’est pas douteuse, car en se prolongeant, elle provoque l’érection. Toute main indistinctement n’est pas capable de produire chez lui une réaction sexuelle. Il faut éliminer tout de suite les mains d’hommes, les mains d’enfants et les mains des personnes âgées. Chose curieuse, les mains vieilles, ridées et flétries, les mains rouges d’une fricoteuse, les mains jaunes et maladives d’un cachectique, lui inspirent un dégoût insurmontable.
Tel est le fait dans toute sa simplicité. Avant de le compléter par de nouveaux détails, je tiendrais à marquer le point par lequel il sort de la physiologie normale. Ce qui lui donne, à mon avis, une empreinte pathologique, c’est que l’érection arrive par la seule contemplation de l’objet. Une excitation génitale aussi intense dépasse un peu le taux normal : mais ce n’est là, nous le verrons, qu’une différence de degré.
Quand une idée obsédante règne dans l’esprit d’une personne, on voit souvent une foule d’antres idées s’orienter autour de l’obsession, qui détermine consécutivement une modification considérable du caractère et de la personnalité de l’individu.
Chez le sujet dont je parle, la modification du caractère est peu profonde, parce que l’obsession n’est pas toute-puissante. Il a seulement une façon piquante de faire la cour à une femme : rien ne le désole comme le gant : quand il s’adresse à une femme gantée, c’est comme s’il faisait la cour à une femme voilée. Quand le gant est tiré, il n’a d’yeux que pour son objet de prédilection. Le prendre et l’embrasser sont ses plus grands plaisirs. Il en résulte que toute son attitude est, en général, celle d’un amoureux soumis plutôt que celle d’un amant impérieux. Le goût qu’il éprouve pour cette extrémité du membre supérieur l’a déterminé à en faire une étude anatomique approfondie. La dissection des muscles des vaisseaux et des nerfs de la main n’a nullement fait évanouir le charme de l’objet aimé. Mais ce qui l’intéresse le plus, c’est la forme extérieure. Il lui suffit d’avoir vu une main pendant une minute pour ne jamais l’oublier. Il a, bien entendu, ses idées sur la beauté de cet organe. Ce qui est caractéristique, c’est qu’il n’aime pas les proportions exiguës que l’on recherche en général ; on dit qu’il faut qu’une femme ait le pied et la main petits pour être belle ; le pied lui est égal, mais il veut que la main soit moyenne, et plutôt grande.
Il s’adonne la chiromancie ; ce n’est pas qu’il y croie beaucoup, mais il y trouve un prétexte commode pour voir des mains de femmes et les étudier dans leurs plus petits détails.
À ce sujet, il m’a encore communiqué une de ces observations qui ne peuvent être faites que par un malade intelligent. L’examen minutieux d’une main ne lui est pas aussi agréable qu’ou pourrait le croire ; elle lui cause toujours quelque déception car la réalité reste toujours inférieure à l’image qu’il s’en était faite.
Nous connaissons tous cette supériorité de l’imagination sur la réalité ; jamais une femme n’est aussi belle que lorsqu’elle nous apparaît dans nos rêveries et dans nos songes. On comprend un peu la conduite de cet amant dont parle Rousseau ; il s’éloignait de sa maîtresse pour avoir le plaisir de penser à elle et de lui écrire.
L’excitation sexuelle que produit chez M. R... la contemplation de l’objet est augmentée par tous les bijoux qui peuvent l’orner. Sur ma demande, il constate que ces bijoux, pris à part, ne lui deviennent pas complètement indifférents au point de vue sexuel. La vue d’un bracelet à la devanture d’un bijoutier, et mieux encore la vue d’une bague étincelant sur fond de velours sombre d’un écrin lui font un sensible plaisir. Si nous ne nous trompons, nous voyons ici poindre une seconde perversion sexuelle, qui s’est greffée sur la première. Cette seconde perversion a pour objet des bijoux déterminés, c’est-à-dire des corps matériels et inanimés, comparables de tous points au bonnet de nuit et aux clous de bottines des premières observations. Seulement, chez M. R... ce second fétichisme n’est encore qu’en germe. Il est facile de comprendre comment il s’est développé ; c’est certainement par l’effet de l’association des idées. Le bijou, se trouvant souvent rapproché de l’objet de son culte, a bénéficié d’une association de contiguïté. Une liaison s’est formée dans l’esprit de M. R... entre la main féminine et les pierreries étincelant autour des doigts, le cercle d’or entourant le poignet : le sentiment sexuel, en se développant, a suivi cette association d’idées comme un canal qui a servi à son écoulement ; et c’est ainsi que les bijoux - principalement les bagues - sont devenus peu à peu une cause distincte et indépendante de plaisir. Une association des idées, fréquemment répétée, peut donc être considérée comme l’explication légitime de ce fétichisme secondaire.
Revenons maintenant au fétichisme principal. Il a pour résultat d’isoler l’objet aimé, quand il n’est qu’une fraction de la personne totale : la partie devient, jusqu’à un certain point, un tout indépendant. Chez M. R.... cette individualisation d’une fraction de la femme n’est pas complète comme chez le malade de M. Ball : pour lui, la main ne résume pas la femme entière ; il reste sensible à la à beauté du visage, à la grâce de la taille et des attitudes. Rien ne lui est pénible comme le contraste d’une femme très laide qui a de très jolies mains.
Enfin, il s’agissait de rechercher qu’elle pouvait être, dans le passé du malade, l’origine de cette particularité sexuelle. Il m’affirma tout de suite que ce goût était chez lui extrêmement ancien, et qu’il ignorait complètement sous quelle influence il s’était développé.
Il se rappelait très distinctement que bien avant l’âge de la puberté il regardait avec curiosité les mains de ses amis ; mais cette curiosité n’avait nullement un caractère sexuel ; elle n’acquit ce caractère que plus tard, et graduellement, à mesure que la puberté s’avançait. À ce moment, une sélection se fit : la main masculine l’intéressa beaucoup moins que la main féminine.
Après sa confession, M. R... plaida avec beaucoup de chaleur cette thèse que le phénomène dont il s’agit n’a rien de pathologique. Jamais la contemplation d’une main en plâtre ou en bronze, ou d’une peinture ou d’une photographie de mains ne lui a donné, dit-il, une érection. En somme, comme il le remarque très justement, c’est la femme qu’il aime et la femme seule. Son goût particulier ne met absolument aucun obstacle aux rapports normaux. Je dois même ajouter, après lui, ce détail extrêmement curieux qu’après des rapports très répétés et poussés jusqu’à l’épuisement, il passe des journées entières pendant lesquelles son goût favori lui paraît être complètement évanoui. Ce fait peut être ajouté à ceux qui montrent que la répétition des rapports normaux est, dans quelques cas, le meilleur remède aux idées érotiques. Il se passe ici une sorte de décharge : l’idée érotique s’épuise dans la dépense du mouvement. Mais, quelque temps après, au bout de plusieurs semaines de continence, l’attrait sexuel caractéristique se reforme, et il est d’autant plus prononcé que la continence a duré plus longtemps.
J’étais curieux de savoir comment les choses s’étaient passées dans l’intervalle, souvent assez grand, qui s’écoule entre l’âge de la puberté et le premier rapport sexuel. M. R... m’avoua que, pendant cette période, il s’était livré pendant longtemps à des espèces de rêvasseries amoureuses, dans lesquelles son objet favori jouait le principal rôle. Depuis qu’il a contracté l’habitude des rapports sexuels réguliers, son goût s’est beaucoup affaibli.
En quel sens la perversion sexuelle dont il s’agit a-t-elle subi un affaiblissement ? Nous ne restons pas, sur ce point, dans le vague : grâce à la confidence de M. R... nous pouvons constater qu’il existe une différence tranchée entre sa situation actuelle et sa situation passée. Autrefois, quand la perversion était dans tout son développement, l’idée érotique se présentait au malade spontanément, sans qu’il l’appelât et sans qu’elle fût suscitée par une excitation extérieure. Pendant qu’il était à sa table de travail, l’esprit occupé par une idée abstraite, il voyait tout à coup surgir dans son esprit l’image d’une main ; ce n’était nullement une hallucination, c’était une image fixe, obsédante ; quelquefois, il se complaisait à l’admirer ; quand il voulait continuer son travail, il devait faire un effort pour chasser l’image importune. Aujourd’hui, les choses ont changé. L’image n’apparaît plus spontanément, automatiquement, sans cause psychique qui la provoque ; nous entendons par cause psychique une association d’idées par ressemblance ou par contiguïté. Pour que le sujet s’occupe de l’objet pour lequel il a un attrait si prononcé, il faut qu’il y soit sollicité directement par un mot, par une gravure ou par la vue d’une femme.
Cette distinction a été remarquée par quelques aliénistes dans l’évolution des idées fixes. M. Morselli a publié dans la Rivista di freniatria de 1886 l’histoire d’une malade qui était obsédée par l’envie de couper la langue de son enfant, à l’aide de ciseaux dont elle voyait son mari se servir tous les jours pour tailler de la viande à ses oiseaux. Dans les premiers temps, il fallait que la malade vît les ciseaux pour que l’idée fixe surgit ; mais peu à peu cette idée fixe, devenant plus intense, se réveillait spontanément sans être provoquée par la vue de l’objet. Le réveil spontané de l’image suppose une intensité plus grande.
On voit tout de suite le côté intéressant de cette observation : c’est qu’il s’agit d’une perversion sexuelle qui s’est développée spontanément, en dehors de toute habitude de luxure, ainsi que le malade me l’a affirmé à plusieurs reprises. Cela prouve que l’hérédité a joué un rôle capital dans l’histoire de ce malade ; mais l’hérédité n’a certainement fait que préparer le terrain ; ce n’est pas elle qui peut avoir donné à l’impulsion sexuelle sa forme particulière.
Nous avons pris comme types les deux observations précédentes, parce qu’elles éclairent d’une vive lumière un genre spécial de fétichisme : il est clair que chaque partie du corps d’une personne peut devenir l’objet d’un fétichisme spécial. Magnan a étudié un malade qui était attiré vers la région fessière des femmes.
Dans les observations précédentes, nous voyons l’amant s’attaquer à une fraction du corps de sa bien-aimée. C’est encore ce fétichisme sans doute qui explique certains faits curieux que l’on voit se reproduire à intervalles presque réguliers : un mari, épris de sa femme la garde chez lui en secret après qu’elle est morte, la fait embaumer, la revêt de ses plus belles toilettes, la décore de tous ses bijoux et lui rend ainsi un véritable culte privé. C’est le sujet de la Femme gênante de G. Droz. Il faut sans doute faire un effort d’imagination pour comprendre ees excès d’un amour posthume ; mais on y arrive en voyant que l’amour peut s’attacher, par association d’idées, à des choses inertes et complètement privées d’âme, qui sont incapables de répondre à notre affection. Supposons un homme qui adore dans le corps de sa femme une partie quelconque qu’il a toujours trouvée plus belle que le reste, par exemple son oreille ou son nez. Eh bien ! l’idée qu’il peut continuer, même après la mort de sa femme, à voir ces objets adorés, qu’il peut les défendre contre la décomposition, qu’il peut même leur communiquer un semblant de vie, cette idée ne lui paraîtra nullement étrange ; elle est logique, au contraire ; car puisqu’il aime un objet matériel, il doit pouvoir, dans une certaine mesure, prolonger l’existence de cet objet. C’est ainsi que nous expliquons ces faits qui ont l’allure d’un conte d’Hoffmann.
En somme, il n’y a qu’une seule chose qui meure d’une mort irréparable : c’est la pensée, c’est l’intelligence, c’est l’âme ; quant au corps, bien qu’il soit formé d’une matière organique extrêmement instable, on peut suspendre ou du moins masquer sa décomposition au moyen d’un système perfectionné d’embaumement qui est connu depuis la plus haute Antiquité, puisque l’Egypte du temps de la dix-huitième dynastie nous a légué des cadavres qui grâce aux aromates et au bain de natron, conservent encore une physionomie vivante.
Sans sortir de l’amour plastique, signalons l’amant des cheveux. Tout le monde aime les beaux cheveux longs et soyeux ; on connaît le mot plaisant de M. Poirier à sa fille : « Quand ta mère voulut aller à l’Opéra, elle me le demanda le soir, en déroulant ses cheveux ; et je l’y conduisis dès le lendemain ». Chez les fétichistes, cet amour des cheveux prend des proportions considérables et se trahit par des actes extravagants. Quelques-uns, raconte M. Macé, se faufilent dans la foule des grands magasins de nouveautés et s’approchent des femmes ou des jeunes tilles dont les cheveux tombent en nappe ou en natte sur les épaules. Munis de ciseau, ils coupent les soyeuses chevelures. L’un d’eux est arrêté au moment où il vient de couper la natte d’une jeune fille. Interrogé, il fait cette réponse typique : « C’est une passion ; pour moi, l’enfant n’existe pas, ce sont ses beaux et fins cheveux qui m’attirent... Je pourrais souvent les prendre tout de suite... Je préfère suivre la fillette, gagner du temps. C’est ma satisfaction, mon plaisir. Enfin, je me décide, je coupe l’extrémité des mèches frisées, et je suis heureux » [4].
On remarquera en passant cet aveu important : « Pour moi, l’enfant n’existe pas, ce sont ses cheveux qui m’attirent ». Voilà bien le fétichiste dans toute sa candeur.
« D’autres, continue M. Macé, vont d’une cohue à l’autre, hésitent et tournent longuement avant de s’arrêter. Leur choix fait, on les voit s’élancer sur une femme et lui embrasser follement les cheveux qui frisent sur la nuque... Puis, ils s’esquivent comme par enchantement, en faisant claquer bruyamment leur langue et en se léchant les lèvres pour savourer le goût que les petites frisettes à la couleur préférée viennent d’y laisser.
« Frisons d’or, frisons d’ébène, frisons d’argent, il y a beaucoup d’amateurs pour ces sortes de friandises. Ils préfèrent les cheveux relevés, qui dégagent bien la nuque, pour faire valoir le cou, et laisser en liberté les petites mèches mignonnes et agaçantes. Ils se contentent d’un rapide et furtif baiser [5]... » On voit, par ces exemples, combien notre sujet s’élargit et que de personnes il comprend. Il faut que le fétichisme amoureux soit bien répandu pour qu’il soit devenu familier, sous quelques-unes de ses formes, à des agents de police !
Nous venons de voir défiler devant nos yeux l’amant l’œil, l’amant de la main, l’amant du cheveu. Nous allons étudier maintenant l’amant de quelque chose de plus subtil, qui n’est pas une partie intégrante, mais plutôt une émanation de la personne, l’odeur.
Le rôle des odeurs dans les phénomènes de l’amour est bien connu. L’histoire naturelle nous apprend qu’un certain nombre d’animaux sont porteurs de glandes dont la sécrétion, au moment du rut, produit une odeur extrêmement pénétrante ; tels sont le musc, la civette, le castoreum. Comme c’est souvent le mâle qui est porteur de l’organe odorant, et que c’est le mâle qui poursuit la femelle, on ne peut pas voir simplement dans l’odeur qu’il répand un moyen de mettre la femelle sur sa piste en trahissant sa présence ; il est plus probable que l’odeur du mâle n’a d’autre but que de séduire la femelle et de l’exciter à l’accouplement.
Dans l’espèce humaine, le rapport du sens de l’odorat avec l’amour n’est pas moins étroit, et les femmes de tous les temps ont toujours su que certains parfums ont une action puissante sur les sens de l’homme. Nous voyons dans L’Ancien Testament Ruth se couvrir de parfums pour plaire à Booz. On sait aussi quel abus des parfums ont toujours fait les femmes galantes de nos jours et les Lais et les Phryné de l’Antiquité gréco-romaine.
Chez plusieurs races sauvages, la perception de l’odeur d’une personne chérie produit un plaisir intense qui se manifeste dans des pratiques naïves. Chez les Indiens des Iles Philippines, dit Jagor, « le sens de l’odorat est très développé : des amants, au moment des adieux, échangent des morceaux de linge qu’ils portent, et pendant leur séparation ils respirent l’odeur de l’être bien-aimé, en couvrant leur relique de baisers ». Chez la peuplade de Chittatong Hill, le baiser est remplacé par l’acte de flairer la joue (cité par Spencer, Principes de sociologie. IVe partie).
Les odeurs naturelles du corps humain ne sont pas les seules qui produisent un effet excitant : les odeurs factices, fabriquées par la parfumerie, produisent chez beaucoup d’individus le même effet : notons que dans beaucoup de parfums artificiels on relève l’effet d’ensemble par un fragment de musc, de civette, ou de castoreum, matière empruntée à ce que Mantegazza appelle « les organes d’amour » de l’animal.
Passons maintenant au fétichisme, qui n’est que l’exagération d’un goût normal. Il y a lieu de remarquer que ce sont les odeurs du corps humain qui sont les causes responsables d’un certain nombre d’unions contractées par des hommes intelligents avec des femmes inférieures appartenant à leur domesticité. Pour certains hommes, ce qu il y a d’essentiel dans la femme, ce n’est pas la beauté, l’esprit, la bonté, l’élévation de caractère, - c’est l’odeur ; la poursuite de l’odeur aimée les détermine à rechercher une femme vieille, laide, vicieuse, dégradée. Porté à ce point, le goût de l’odeur devient une maladie de l’amour. Un homme marié, père de famille, qui ne peut pas sentir une certaine odeur de femme sans poursuivre cette femme dans la rue, au théâtre ou n’importe où, est en général classé par les aliénistes dans la grande catégorie des impulsifs. Pour nous, qui considérons surtout les faits de cet ordre sous l’angle de la psychologie, nous voyons dans cette poursuite de l’odeur la preuve d’un état mental particulier dans lequel une seule des qualités de la femme poursuivie - l’odeur - se détache des autres et devient prépondérante.
M. Féré a bien voulu me communiquer l’observation suivante qui se rapporte peut-être au fétichisme de l’odeur : Il a donné des soins à un malade qui présente un cas intéressant de fétichisme ; lorsque ce sujet rencontre une femme rousse dans la rue, il la suit ; peu importe que la femme soit jolie ou d’une laideur repoussante, élégante ou en guenilles, jeune ou vieille ; il suffit qu’el1e soit rousse pour qu’il la suive et la désire. Le malade, qui est un homme de lettres distingué, se rend bien compte de cette impulsion morbide ; il en connaît l’origine psychologique ; à ce qu’il prétend, son goût caractéristique provient de ce que la première femme qu’il a aimée était rousse. C’est donc une association d’idées qui a produit chez ce sujet, comme chez Descartes, la forme particulière du fétichisme. Ajoutons que si un phénomène aussi superficiel qu’une association d’idées a pu exercer urne influence aussi profonde sur l’étal mental dur sujet, c’est parce qu’il s’agit, d’un malade ; l’amant de la femme rousse est un héréditaire ; il présente plusieurs symptômes physiques de dégénérescence.
Nous ignorons si, dans ce fétichisme, le culte s’adresse à l’odeur de la femme ou à la couleur fauve de ses cheveux.
Au sujet de l’action excitante des odeurs sur l’appareil sexuel, le Dr A... m’a rapporté le fait suivant qui a été observé sans idée préconçue. Un étudiant en médecine, M. D... étant assis un jour sur un banc, dans un square, et occupé à lire un ouvrage de pathologie, remarqua que depuis un moment il était gêné par une érection persistante. En se retournant, il aperçut une femme rousse, qui était assise sur le même banc, mais de l’autre côté, et qui répandait une odeur assez forte. Il attribua à l’impression olfactive qu’il avait sentie sans en avoir conscience le phénomène d’excitation génitale.
Cette observation est intéressante, parce qu’elle montre que, chez certains sujets, l’odeur peut devenir directementunecaused’excitation, sans évoquer des souvenirs spéciaux [6].
L’amant de l’odeur présente au psychologue un intérêt tout particulier, car ce genre de fétichisme se rattache intimement à l’existence d’un type sensoriel : l’olfactif [7].
On comprend qu’un olfactif, qui, dans toutes les circonstances de sa vie, attache une grande valeur à l’odeur des objets, qui, s’il est médecin, pourra reconnaître ou soupçonner une maladie, par exemple la fièvre typhoïde, a l’odeur dégagée par les malades, apportera les mêmes préoccupations olfactives dans ses relations amoureuses. Ainsi, il se souviendra distinctement de l’odeur propre à chaque femme qu’il a connue ; une femme, fût-elle très jolie, ne lui plaira pas, si elle répand une odeur désagréable ; au contraire il se laissera séduire par une femme d’une figure insignifiante, mais dont l’odeur lui paraîtra délicieuse.
Tout cela se comprend comme une conséquence logique de la prédominance de l’odorat sur les autres sens ; mais si l’olfactif en arrive à ce point de ne tenir compte chez la femme que d’une chose : - l’odeur, on peut dire que c’est du fétichisme. Il n’y a là qu’une question de degré.
Les quelques faits réunis jusqu’ici suffisent déjà à montrer que l’amour n’est pas un sentiment banal, qui se présente chez tous avec des caractères uniformes. Chacun a sa façon propre d’aimer, comme de penser, comme de marcher, comme de respirer ; seulement, le plus souvent, ce que l’on montre au grand jour, ce sont les caractères spécifiques de la passion ; les nuances individuelles restent cachées au plus profond du cœur.
Après l’amant de l’odeur, vient l’amant de la voix. Je n’ai pu réunir sur ce point qu’un très petit nombre de documents. M. Dumas a décrit, dans une nouvelle intitulée la Maison du Vent, un état psychologique assez particulier ; il s’agit d’une femme qui s’est laissée séduire par la voix d’un ténor ; le mari pardonne à sa femme et la sauve par où elle s’est perdue, en faisant agir sur elle les séductions de sa propre voix. J’ai demandé à M. Dumas si cette histoire reposait sur une observation vraie ; il a bien voulu me répondre ceci : « La femme qui subissait le charme de la voix est réelle ; seulement, elle n’était pas la femme de l’homme de la Maison du Vent ; mais le fait n’en existe pas moins. J’ai réuni ces deux cas, voilà tout. Cette femme était une comédienne, sans grand talent d’ailleurs, qui s’était éprise d’un de mes confrères en entendant sa voix et sans le voir. Elle était dans le premier cabinet de Montigny, elle attendait qu’il eût fini de causer avec un auteur, la porte était ouverte, elle entendait les voix plus que les mots. Je me trouvais avec elle, et elle me disait : "Entendez-vous cette voix ? Entendez-vous cette voix ?" Et elle était en véritable extase, me faisant signe de me taire quand je voulais parler. La liaison s’est faite très vite, et a duré très longtemps [8] ».
Autre fait. On m’a rapporté qu’une personne ne peut entendre jouer au piano l’air du ballet de Faust (la nuit de Walpurgis) sans éprouver des phénomènes d’excitation génitale. Cette observation, malheureusement trop courte, nous permet de bien marquer le passage de l’état normal à l’état pathologique. Le caractère voluptueux attaché à ce morceau de musique tient évidemment au ballet qui l’accompagne, ballet où l’on voit un essaim de danseuses, belles, brillantes, décolletées, entourer Faust et lui faire mille agaceries. Lorsqu’une personne assiste a ce spectacle, il se fait une association inconsciente dans son esprit entre l’audition de la musique et la vue des danseuses. Supposons qu’il s’agisse d’une personne hyperexcitable. Si on joue devant elle au piano le ballet de la nuit de Walpurgis, l’air lui rappellera complètement ce qui se passait sur la scène, et ce souvenir sera assez intense pour lui donner une impression de plaisir génital. Ici, ce n est pas la musique qui directement produit la réaction sexuelle, c’est le souvenir visuel suggéré ; mais supposons que ce souvenir visuel s’efface peu à peu, disparaisse même complètement, et que l’audition du morceau continue à produire la même impression sensuelle, on pourra dire dans ce cas que cette musique a acquis la propriété d’agir directement sur le sens génital du sujet [9]. Les détails me manquent pour savoir au juste si c’est là ce qui c’est passé dans l’observation qu’ou m’a rapportée ; peu importe d’ailleurs ; les deux cas que nous venons d’essayer de distinguer, suivant que l’excitation musicale est directe ou indirecte, se fondent insensiblement l’un dans l’autre, et la difficulté qu’on éprouve à les distinguer est encore la meilleure preuve de leur parenté.
Nous venons de faire l’esquisse de plusieurs espèces de fétichisme. Il nous serait impossible de les énumérer toutes.
À un point de vue général, on peut dire que tout ce que la femme a inventé de parures et d’ornements, tout ce qu’elle a imaginé de joli, de curieux, de bizarre et d’insensé pour plaire à l’homme, et vice versa, a pu devenir l’occasion d’un fétichisme nouveau. Qui peut énumérer toutes les folies causées par une belle chevelure rouge, ou par le violent éclat d’une figure fardée ?
Quant aux causes du fétichisme décrit jusqu’ici, elles sont difficiles à démêler. L’hérédité d’abord, comme préparation. Nous avons signalé une cause directe : le développement du sens de l’olfaction. Une autre cause plus générale mérite d’être citée, c’est l’association d’idées et de sentiment engendrée par la coutume. Qui ne connaît l’influence de la coutume sur notre appréciation de la beauté ? À Pékin, une femme est belle quand elle déborde de graisse et que ses pieds sont trop petits pour marcher ; à Java, quand elle a le teint jaune et les dents peintes en noir ; à Tahiti, quand elle a le nez écrasé. Il n’est même pas besoin d’aller chercher à l’autre bout du monde les preuves de la force de la coutume sur nos sentiments et nos goûts. Chacun sait que dans nos sociétés civilisées on préfère généralement « la distinction » à la beauté. Or, de quoi se compose la distinction ? De certains traits et de certaines manières qu’on ne rencontre d’ordinaire que dans les classes riches de la société [10]. Il y a, dit Dumont, des nez qui deviennent à la mode uniquement parce qu’on les trouve sur le visage de gens haut placés. Ici encore, c’est la coutume qui pétrit les goûts ; la coutume, c’est-à-dire les associations d’idées qui se répètent fréquemment.
L’influence de l’association des idées sur l’histoire sexuelle de certains malades n’est pas une hypothèse ; elle apparaît à la lecture de quelques-unes des observations précédentes. Notre étude sur ce point aura donc une base matérielle [11].
Parmi les causes du fétichisme amoureux, on pourrait signaler encore l’instinct de la génération. Schopenhauer prétend que la recherche amoureuse d’une forme particulière du corps est déterminée par l’instinct de la génération ; cet instinct, aussi intelligent qu’inconscient, pousserait l’individu à contracter une union propre à sauvegarder l’intégrité du type. C’est ainsi que les petits hommes aimeraient surtout les grandes femmes. Dans cette hypothèse, les faits de perversion s’expliqueraient par les déviations de cet instinct de sélection sexuelle.
Il y a certainement beaucoup de grandeur dans cette conception de l’instinct, considéré comme le génie qui veille à la conservation de la pureté de l’espèce. L’explication du reste ne nous paraît pas invraisemblable. Malheureusement, ce sujet est encore si obscur qu’il vaut mieux l’abandonner pour le moment à la poésie et au roman. On ne connaît rien de bien net sur les affinités électives.
En somme, on sait bien peu de choses sur les causes du fétichisme.
Notes
[1] Art de penser, ch. V.
[2] Voilà le point important, et Descartes n’a pas manqué de le reconnaître. L’aversion acquise pour certains objets devient indépendante du souvenir du fait qui a donné naissance à cette aversion.
[3] Encéphale, 1883
[4] Un Joli Monde, p. 268.
[5] Un Joli Monde, p. 265.
[6] Interrogez, dit Mantegazza, un grand nombre d’hommes profondément sensuels, et ils vous diront qu’ils ne peuvent visiter impunément les fabriques d’essences et de parfums (Op. cit., p. 150).
[7] Les renseignements suivants m’ont été donnés par le Dr A..., un olfactif. - Sur l’existence des autres types sensoriels, on peut consulter ma Psychologie du Raisonnement, ch. I, Alcan, 1886.
[8] On lira aussi avec intérêt un roman de M. Belot intitulé les Baigneuses de Trouville. Je soupçonne que plusieurs mariages de cantatrices sont justiciables du fétichisme.
[9] Quelques auteurs ont prétendu que la musique est immorale. Le motif secret de ce jugement, encore plus bizarre que sévère, se trouve peut-être dans l’ordre de faits dont nous nous occupons en ce moment.
[10] Dumont, Théorie scientifique de la sensibilité, p. 181 ; Spencer, Principes de psychologie, t. II, p. 661 et seq.
[11] Nous trouverons plus loin d’autres observations où le rôle de l’association des idées est bien plus manifeste.
**
Chapitre II
Le culte des objets matériels
Le culte des objets matériels. - Les reliques d’amour. - Aveu de Rousseau. - L’amant du costume. - L’amant du mouchoir. - L’amant du bonnet de nuit. - L’amant des clous de bottine. - L’amant du tablier blanc. - L’étude des causes. - L’hérédité. - L’inversion sexuelle. - Toutes ces perversions forment une famille naturelle. - Influence d’une première association d’idées. - Détail des observations. - À l’état normal, l’idée ne modifie pas profondément l’organisme psychique.
Dans tous les genres de fétichisme passés en revue jusqu’ici, le culte s’adresse à une fraction de la personne, ou à une émanation de la personne. Dans les exemples qui vont suivre, le culte s’adresse à un simple objet matériel. Nous nous enfonçons dans la pathologie.
Il n’est pas difficile de montrer que l’amour normal conduit à une certaine recherche des objets matériels. Les preuves de cette idolâtrie amoureuse qui, plus que toute autre, mérite le nom de fétichisme, pourraient être fournies par la lecture du premier roman venu. Mantegazza, parlant des "sublimes puérilités de l’amour", dit que "dans le reliquaire de l’amour il y a place pour les choses les plus gracieuses comme les plus grossières". "J’avais un ami, ajoute-t-il, qui pleurait de joie et d’attendrissement durant des heures en contemplant et en baisant un fil de soie qu’elle avait tenu dans ses mains, et qui était pour lui son unique relique d’amour. Il y en a qui ont dormi pendant des mois et des années avec un livre, une robe, un châle [1]".
Les objets matériels de ce culte de l’amour sont surtout aimés parce qu’ils rappellent une personne : ils ont donc principalement une valeur d’emprunt.
Dans d’autres cas, on voit la chose inerte acquérir une sorte d’indépendance ; elle est aimée non plus pour la personne dont elle évoque l’image, mais pour elle-même. On sait que beaucoup de très jeunes gens s’éprennent de passion pour une femme sculptée ou peinte. De jeunes prêtres éprouvent une vague tendresse pour la statuette de la Vierge qui reçoit leurs prières. Tous ces faits sont connus et décrits dans plusieurs romans.
Comme contribution à l’étude de l’amour des choses inertes, nous avons recueilli une observation assez complète sur l’amant du costume. Avant de présenter cette observation, il convient de la préparer en rappelant que nul n’est indifférent à ce que la personne qu’il aime soit bien habillée et bien parée. Parlant de l’amour, notre vieux Montaigne dit que "certes, les perles et le brocadel de brocart y confèrent quelque chose, et les tiltres et le train" [2]. Rousseau, plus explicite encore, avoue que les couturières, les filles de chambre, les petites marchandes ne le tentaient guère ; il lui fallait des demoiselles. "Ce n’est pourtant pas du tout la vanité de l’état et du rang qui m’attire, c’est la volupté : c’est un teint mieux conservé... une robe plus fine et mieux faîte, une chaussure plus mignonne, des rubans, de la dentelle, des cheveux mieux ajustés. Je préférerais toujours la moins jolie ayant tout cela". Rousseau a marqué le point important de cette prédilection, quand il dit qu’il n’y a pas là une affaire de vanité, mais de volupté. Ce dernier trait ne doit pas être oublié ; il servira d’introduction à l’observation suivante, curieuses à plusieurs titres.
Il s’agit d’un magistrat distingué, M. L..., dont nous avons reçu les confidences : ce malade ressent une affection toute particulière pour les femmes qui portent un certain costume ; ce costume moitié, national et moitié fantaisiste, est celui qu’adoptent à Paris les Italiennes qui servent de modèles. La seule vue d’un de ces costumes passant dans la rue lui procure une excitation génitale assez intense. Il rapporte l’origine de ce phénomène à une rencontre qu’il fit à seize ans, et qui le bouleversa complètement : il aperçut dans la rue trois jeunes Italiennes d’une éclatante beauté ; elles s’arrêtèrent près de lui pour regarder une devanture de magasin. Pendant une minute, il eut un tableau magique sons les yeux : un rayon de soleil éclairait les brillantes couleurs rouges, bleues et blanches de leur costume, et faisait étinceler l’or de leurs colliers et de leurs boucles d’oreilles. Il a gardé de cette scène un souvenir si lumineux et si vivant qu’il tressaille encore y pensant. Cette circonstance a décidé de ses goûts. Pour lui, il n’y a que les Italiennes qui soient jolies, il n’y a que le costume italien qui soit élégant. Aujourd’hui devenu un homme grave et sérieux, lorsqu’il voit passer dans la rue une italienne en costume, il ne peut pas s’empêcher de la suivre : la vue de sa robe rouge et de son tablier bleu lui cause un plaisir indicible, et pour peu qu’elle soit jeune et jolie, il est tout tremblant d’émotion. À une certaine époque, il était allé se loger dans le voisinage de la rue de Jussieu, où les modèles italiens de Paris ont établi leur quartier général. Il m’enviait souvent de pouvoir voir de près les Italiennes qui posaient, comme modèles chez un peintre de ma famille.
Ce goût particulier a pour objet, non telle femme mais le costume, car toute femme qui porte ce costume provoque chez lui la même impression : il s’agit donc là d’un cas de fétichisme où le culte s’adresse presque uniquement à un objet matériel.
Il faut seulement que le costume soit revêtu par une femme ; le costume seul, pendu à une patère ou posé sur un mannequin, ne détermine pas chez le malade des phénomènes d’excitation génitale ; il n’éprouve, comme il m’en a fait l’aveu, qu’un plaisir très modéré à le regarder.
Cette observation nous montre une tendance incomplète à l’adoration exclusive d’un objet matériel. L’attrait sexuel pour un corps inerte n’a pas acquis une entière indépendance.
M. Macé décrit les allures de certains individus, qui volent des mouchoirs aux dames, par amour. Quand un de ces individus, dit-il, vient de prendre un mouchoir, il le passe sur ses lèvres avec un mouvement de passion, il en aspire le parfum, et se retire en titubant comme un homme ivre. On trouva dans la chambre d’un tailleur, arrêté dans ces circonstances, plus de 300 mouchoirs brodés a diverses initiales. Les agents de police savent bien que ces voleurs de mouchoirs ne sont pas de vulgaires pickpockets ; cependant les tribunaux les condamnent assez souvent, ce qui tient au voisinage du porte-monnaie (p. 269).
Ces observations nous acheminent vers celles auxquelles nous avons déjà fait allusion au commencement de nos études. Nous voulons parler de ces dégénérés qui adorent les clous de bottine, ou les tabliers blancs, ou les bonnets de nuit [3]. Parfois la perversion de ces sujets est si accusée qu’elle ne laisse pas place à des rapports sexuels normaux. L’amant du bonnet de nuit reste impuissant auprès de sa jeune femme jusqu’au moment où il se représente fortement l’image d’un bonnet de nuit. Quant au sujet dont l’affinité sexuelle se porte sur les clous de souliers de femme, son obsession donne lieu à quelques autres conséquence logiques. Il cherche à voir les clous de bottine de femme ; il examine avec soin leur trace dans la neige ou sur la terre humide ; il écoute le bruit qu’ils font sur le pavé de la rue ; il trouve un plaisir ardent à répéter des mots qui sont destinés à aviver l’image de ces objets ; ainsi, il se complait dans l’expression : "Ferrer une femme". Comme il arrive presque toujours, ce malade s’adonne à la masturbation qui joue ici le rôle de caisse de résonance ; car, pendant ces pratiques, il pense à ses clous avec toute l’intensité que l’excitation génitale peut donner à l’imagination. Un jour on l’arrêta dans la rue pendant qu’il se livrait à son vice habituel devant la devanture d’un cordonnier. Le troisième malade, qui recherche les tabliers blancs, donne lieu, lui aussi à une observation curieuse ; il a trouvé son Sosie dans un autre malade, un Italien observé par le Dr Lombroso ; le dégénéré italien a exactement le même appétit pour les tabliers blancs que le dégénéré français ; seulement, chez lui, l’obsession, d’abord fixée sur les tabliers blancs, s’est étendue progressivement à tous les objets blancs ; un linge flottant, et même un mur blanchi à la chaux suffisent à provoquer la réaction sexuelle.
Essayons de faire, en psychologue, l’examen de ces trois observations pathologiques. Les cas de fétichisme que nous venons de décrire appartiennent évidemment à la même famille : la différence de leur objet a peu d’importance, on peut même dire qu’elle n’en a aucune. S’il fallait classer les impulsions morbides d’après la nature de leur objet, il faudrait, comme M. Gley le remarque avec esprit, faire de la tendance au vol, de la kleptomanie, un délire partiel et spécial. "Ce serait tomber dans le ridicule, puisque, dans cette monomanie même, il faudrait créer des sous-espèces, comme le montre une observation de M. Lunier, où il s’agit d’une hystérique qui volait exclusivement des cuillers ; on pourrait donc ironiquement distinguer la cochléaromanie [4]".
Passons maintenant à l’étude des causes, que nous avons déjà effleurée dans le chapitre précédent. Dans ce domaine l’hérédité reste, comme on l’a appelée, la cause des causes : c’est elle qui prépare le terrain où la maladie de l’amour doit germer et grandir. Mais l’hérédité, à notre avis, n’est pas capable de donner à cette maladie sa forme caractéristique ; quand un individu adore les clous de bottine, et un autre les yeux de femme, ce n’est pas l’hérédité qui est chargée d’expliquer pourquoi leur obsession porte sur tel objet plutôt que sur tel autre. On peut supposer à la rigueur que les malades naissent avec une prédisposition toute formée, les uns pour les tabliers blancs, les autres pour les bonnets de nuit. Mais quand même on admettrait cette hypothèse, elle ne dispenserait pas d’expliquer comment la perversion transmise par l’hérédité a été acquise chez les générateurs ; l’hérédité n’invente rien, elle ne crée rien de nouveau ; elle n’a pas d’imagination, elle n’a que de la mémoire. On l’a appelée à juste titre la mémoire de l’espèce. Aussi ne résout-elle pas le problème, elle ne fait que le déplacer.
Il y a de fortes raisons de supposer que la forme de ces perversions est jusqu’à un certain point acquise et fortuite. Ainsi que nous le montrerons tout à l’heure, il s’est produit dans l’histoire de ces malades un accident qui a donné à la perversion sa forme caractéristique. Il est bien entendu qu’une circonstance aussi fortuite ne joue un rôle aussi capital que parce qu’elle a impressionné un dégénéré. Un homme sain subit tous les jours des influences analogues, sans devenir pour cela l’amant des clous de bottine.
À cet égard, il est permis de rapprocher des observations précédentes d’autres observations encore plus curieuses, faisant en quelque sorte partie de la même formule pathologique. Signalés d’abord par Westphall et d’autres en Allemagne [5], ces faits ont été mis en lumière en France par une observation magistrale de MM. Charcot et Magnan [6]. Westphall appelle ces faits : Contrare Sexualempfindung (sens sexuel contraire). Charcot et Magnan emploient le terme d’inversion sexuelle. Dans tous les cas, il s’agit d’une attraction d’une personne pour les personnes du même sexe. L’observation de Charcot est d’autant plus frappante qu’il s’agit d’un homme instruit, intelligent, professeur de Faculté, se rendant parfaitement compte de son état, et l’analysant avec une grande profondeur.
On a considéré ces cas comme de véritables lusus natuæ. M. Ribot, qui en dit un mot dans ses Maladies de la personnalité, les déclare inexplicables. Westphall considère que dans la sexualité contraire "une femme est physiquement femme, et psychiquement homme, un homme au contraire est physiquement, homme, et psychiquement femme". Si cette expression est simplement une comparaison littéraire, nous y souscrivons : elle nous paraît ingénieuse et brillante. Mais il ne faut pas la prendre à la lettre ; car, dans ce cas, elle est radicalement fausse. Nous croyons qu’on ne doit pas attacher ici une importance trop grande à la forme de la perversion ; c’est la perversion elle-même qui est le fait caractéristique, et non l’objet vers lequel elle entraîne le malade. C’est ce que nous avons dit plus haut au sujet des perversions où le malade recherchait des corps inanimés. Ainsi l’inversion génitale nous paraît être une perversion tout à fait du même ordre. C’est une circonstance extérieure, un événement fortuit, oublié sans doute, qui a déterminé le malade à poursuivre des personnes de son sexe ; une autre circonstance, un autre événement auraient changé le sens du délire, et tel homme qui aujourd’hui n’aime que les hommes, aurait pu, dans un milieu différent, n’aimer que les bonnets de nuit ou les clous de bottine.
Ce qui prouve que toutes ces perversions appartiennent à la même famille, c’est qu’elles constituent des symptômes d’un même état pathologique : il s’agit dans tous les cas de dégénérés, présentant comme les observations prises l’attestent, des stigmates physiques et mentaux très nets et une hérédité morbide très chargée. Aussi quelques auteurs n’ont-ils pas hésité à ranger tous ces faits dans le même cadre.
On petit objecter cependant que la sexualité, qui, à l’état normal, dépend de la conformation anatomique et des éléments nerveux associés à l’organe est peut-être un fait trop important pour que des circonstances accidentelles puissent le modifier du tout au tout et l’intervertir. Mais cette objection ne nous arrête pas. Sans nous attarder à faire remarquer que, dans les autres perversions sexuelles qui ont pour objet des corps inanimés, la modification est beaucoup plus profonde, et qu’elle est cependant produite par des événements extérieurs, nous nous bornerons simplement à rappeler les observations faites sur des hermaphrodite ; elles sont péremptoires. Un certain nombre de fois, comme l’atteste entre autres Tardieu [7], une erreur a été commise sur le sexe réel d’un hermaphrodite apparent ; or l’habitude et les occupations imposées par le sexe erroné ont le plus souvent déterminé les goûts du sujet. Pris pour un homme, tel hermaphrodite s’est comporté sexuellement comme un homme.
Si l’inversion sexuelle résulte, comme nous le pensons, d’un accident agissant sur un sujet prédisposé, il n’y a pas plus de raison d’attacher une grande importance au fait même de l’inversion qu’à l’objet quelconque d’une autre perversion sexuelle.
Recherchons donc l’accident qui a joué un rôle si grave dans l’histoire pathologique de ces sujets. Le plus souvent les sujets interrogés ne savent à quelle cause rapporter l’origine de leur aberration, soit que le souvenir du fait ait été effacé par le temps, soit que le fait n’ait jamais été remarqué, soit enfin que le médecin n’ait pas songé à diriger son interrogatoire dans ce sens. Cependant quelques-unes des observations renferment sur ce point des détails de la plus grande importance, qui comblent les lacunes des autres observations.
D’après une remarque faite par tous les médecins, les débuts de la perversion sexuelle sont toujours précoces, et c’est une raison à ajouter aux autres pour expliquer comment tant de malades ne se rappellent pas exactement ce que j’appellerai brièvement l’accident.
Le jeune amant du bonnet de nuit raconte qu’à l’âge de cinq ans il couchait dans le même lit qu’un de ses parents, et que lorsque celui-ci mettait son bonnet de nuit, il avait une érection persistante. Vers la même époque, il voyait se déshabiller une vieille servante, et quand elle se mettait sur la tête une coiffe de nuit, il se sentait aussi très excité et avait une érection. De ce témoignage il résulte clairement que l’obsession dont il s’agit a une origine très ancienne, puisqu’à cinq ans la vue du bonnet fatidique produisait déjà son effet. Mais on peut en conclure aussi un autre fait, moins bien prouvé, mais très vraisemblable ; c’est que l’enfant sentait vers le soir des phénomènes d’excitation sexuelle, et que ces phénomènes se sont associés à la vue d’une vieille femme se coiffant d’un bonnet de nuit, parce que les deux faits ont souvent coïncidé. Une coïncidence de deux faits, une association mentale formée à la suite, à un âge où toutes les associations sont fortes, et chez un enfant dont le système nerveux est déséquilibré, voilà la source de l’obsession.
Dans le cas où l’obsession à trait aux tabliers blancs, l’histoire du malade peut être reconstituée : "À quinze ans, il aperçoit, flottant au soleil, un tablier qui séchait, éblouissant de blancheur ; il approche, s’en empare, serre les cordons autour de sa taille, et s’éloigne pour aller se masturber derrière une haie". Ici encore nous trouvons une coïncidence entre l’excitation génitale et un fait extérieur ; la coïncidence se change en association d’idées, et l’association, établie sur un terrain de choix, chez un dégénéré, devient tyrannique, obsédante : elle déterminera toute l’histoire sexuelle subséquente du malade.
Dans l’observation de sexualité contraire publiée par MM. Charcot et Magnan, on discerne bien qu’il s’est passé quelque événement semblable, mais le fait est moins net. "Ma sensualité, dit le malade, s’est manifestée dès l’âge de six ans, par un violent désir de voir des garçons de mon âge ou des hommes nus. Ce désir n’avait pas grand’peine à se satisfaire car mes parents habitaient près d’une caserne, et il m’était facile de voir des soldats se livrant à l’onanisme". On voit que d’après le malade, la vue des soldats n’aurait pas joué le rôle de cause ; il aurait recherché ce spectacle parce qu’il avait déjà l’amour de l’homme. Malheureusement les médecins n’ont pas suffisamment insisté sur ce point ; il s’agissait peut-être là aussi, comme chez les sujets précédents, d’une première coïncidence qui avait déterminé la forme de la perversion.
Dans les observations précédentes, on vient de voir qu’un accident, qui par lui-même est tout à fait insignifiant, est parvenu à se graver en traits profonds et indélébiles dans la mémoire de ces malades.
Un résultat aussi considérable a lieu de surprendre, car, en général, ce ne sont pas les idées, ni les perceptions qui modifient profondément l’organisme. Les modifications qui durent ne proviennent pas d’en haut, du domaine des idées ; elles procèdent au contraire de bas en haut en remontant du domaine des instincts, des sentiments et des impressions inconscientes. Cette toute-puissance d’une association d’idées, d’une simple opération intellectuelle nous paraît être suffisante pour caractériser un état morbide. Cet état, en somme, ressemble par plus d’un côté à l’état hypnotique ou nous voyons l’esprit du patient accessible à toutes les idées qu’on lui suggère ; l’idée, qui est normalement un produit, un résultat dernier, une floraison, devient dans les conditions artificielles de l’hypnose la cause initiale de changements profonds ; elle produit l’hallucination, l’impulsion motrice, la perte de sensibilité, la paralysie ; elle produit même des modifications organiques, des élévations ou des abaissements de température, des rubéfactions et jusqu’à des sueurs de sérosité et de sang. On n’a pas encore remarqué suffisamment à quel point ces faits sont le contre-pied de l’évolution psychique normale, qui va de bas en haut et non de haut en bas.
Notes
[1] Physiologie de l’amour, p. 150. M. Gley rappelle que les hommes sensuels ne peuvent pas voir, sans être fortement excités, les linges qui constituent ce qu’on appelle dans la langue galante les "dessous" d’une femme. C’est un fait du même genre que ceux du texte ; seulement, il est infiniment moins poétique.
[2] Alfred Binet fait ici référence aux Essais de Montaigne, Livre III, Chap. III, De trois commerces, 1595 (Abréactions Associations)
[3] Charcot et Magnan, Arch. de Neurol., 1882.
[4] Gley, Rev. philosoph., janvier 1884.
[5] Westphall, Arch. fur Psychiatrie, 1870 et 1876. Krafft-Ebing, Ibid., 1877.
[6] Arch. de Neurol., 1882, numéro 7 et 12.
[7] Tardieu et Langier, Dict. de méd., art. Hermaphrodisme.
**
Chapitre III
Le culte d’une qualité psychique
Le culte d’une qualité psychique. - L’amour de Rousseau pour Mlle Lambercier. - Caractéristiques de cet amour. - Exhibitionnisme. - Observation de Tarnowski. - La volupté de la douleur.
Le culte du fétichiste ne s’adresse pas toujours à une fraction du corps d’une personne vivante ou à un objet inerte ; il peut se porter sur autre chose, sur une qualité psychique.
Une importante observation, due à J.-J. Rousseau, fera la lumière sur cette forme raffinée du fétichisme amoureux.
Le fait relaté par Rousseau se rapporte au temps où il fut mis en pension à Bossey, chez le ministre Lambercier, pour y apprendre le latin. Il avait alors huit ans. Notons tout de suite que les perversions sexuelles se forment de bonne heure.
« Je me souviendrai toujours, dit-il, qu’au temple, répondant au catéchisme, rien ne me troublait plus, quand il m’arrivait d’hésiter, que de voir sur le visage de Mlle Lambercier des marques d’inquiétude et de peine ». - Mlle Lambercicr, sœur du ministre, avait alors une trentaine d’année. « Cela seul m’affligeait plus que la honte de manquer en public, qui m’affectait pourtant extrêmement, car, quoique peu sensible aux louanges, je le fus toujours beaucoup à la honte ; et je puis dire ici que l’attente des réprimandes de Mlle Lambercier me donnait moins d’alarmes que la crainte de la chagriner.
« Cependant elle ne manquait pas au besoin de sévérité, non plus que son frère, mais comme cette sévérité, presque toujours juste, n’était jamais emportée, je m’en affligeais et ne m’en mutinais point...
« Comme Mlle Lambercier avait pour nous l’affection d’une mère, elle en avait aussi l’autorité, et la portait quelquefois jusqu’à nous infliger la punition des enfants quand nous l’avions méritée. Assez longtemps, elle s’en tint à la menace, et cette menace d’un châtiment, tout nouveau pour moi, me semblait très effrayante, mais après l’exécution, je la trouvai moins terrible à l’épreuve que l’attente ne l’avait été, et ce qu’il y a de plus bizarre est que ce châtiment m’affectionna davantage encore à celle qui me l’avait imposé. Il fallait même toute la vérité de cette affection et toute ma douceur naturelle pour m’empêcher de chercher le retour du même traitement en le méritant, car j’avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui m’avait laissé plus de désir que de crainte de l’éprouver derechef de la même main. Il est vrai que, comme il se mêlait sans doute à cela quelque instinct précoce du sexe, le même châtiment reçu de son frère ne m’eût point du tout paru plaisant. Mais, de l’humeur dont il était, cette substitution n’était guère à craindre, et si je m’abstenais de mériter cette correction, c’était uniquement de peur de fâcher Mlle Lambercier...
« Cette récidive, que j’éloignais sans la craindre, arriva sans qu’il y eût de ma faute, c’est-à-dire de ma volonté, et j’en profitai, je puis dire, en sûreté de conscience. Mais cette seconde fois fut aussi la dernière, car Mlle Lambercier, s’étant sans doute aperçue à quelque signe que ce châtiment n’allait pas à son but, déclara qu’elle y renonçait, et qu’il la fatiguait trop. Nous avions jusque-là couché dans sa chambre, et même en hiver quelquefois dans son lit. Deux jours après, on nous fit coucher dans une autre chambre, et j’eus désormais l’honneur, dont je me serais bien passé, d’être traité par elle en grand garçon ».
- Arrêtons un moment la narration de l’auteur. Il importe de souligner avec quelle précision Rousseau indique la genèse de la perversion sexuelle dont il va maintenant exposer les détails. Ce qui a donné naissance à cette perversion, ou du moins ce qui lui a donné sa forme, c’est un événement fortuit, un accident : la correction reçue des mains d’une demoiselle. En termes psychologiques, on peut dire que cette perversion est née d’une association mentale.
« Qui croirait que ce châtiment d’enfant, reçu à huit ans par la main d’une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela précisément dans le sens contraire à ce qui devait s’ensuivre naturellement ?... Tourmenté longtemps, sans savoir de quoi, je dévorais d’un œil ardent les belles personnes : mon imagination me les rappelait sans cesse, uniquement pour les mettre en œuvre à ma mode, et en faire autant de demoiselles Lambercier ».
- Soulignons encore en passant ce travail de l’imagination, que nous étudierons plus loin sous le nom de rumination érotique des fétichistes.
« Même après l’âge nubile, ce goût bizarre, toujours persistant et porté jusqu’à la dépravation, jusqu’à la folie, m’a conservé les mœurs honnêtes ( ?) qu’il semblerait avoir dû m’ôter. Si jamais éducation fut modeste et chaste, c’est assurément celle que j’ai reçue... Non seulement je n’eus jusqu’à mon adolescence aucune idée distincte de l’union des sexes, mais jamais cette idée confuse ne s’offrit à moi que sous une image odieuse et rebutante...
« Ces préjugés de l’éducation, propres par eux-mêmes à retarder les premières explosions d’un tempérament combustible, furent aidés par les diversions que firent sur moi les premières pointes de la sensualité. N’imaginant que ce que j’avais senti, malgré des effervescences de sang très incommodes, je ne savais porter mes désirs que vers l’espèce de volupté qui m’était connue, sans aller jamais jusqu’à celle qu’on m’avait rendue haïssable, et qui tenait de si près à l’autre sans que j’en eusse le moindre soupçon. Dans mes sottes fantaisies, dans mes érotiques fureurs, dans les actes extravagants auxquels elles me portaient quelquefois, j’empruntais imaginairement le secours de l’autre sexe, sans penser jamais qu’il fût propre à nul autre usage qu’à celui que je brûlais d’en tirer ». C’est ainsi que, « avec un sang brûlant de sensualité presque dès ma naissance, je me conservai pur de toute souillure jusqu’à l’âge où les tempéraments les plus froids et les plus tardifs se développent ».
- Nous verrons qu’habituellement le fétichisme, quand il est poussé à l’extrême, tend à produire la continence. C’est ce qui s’est réalisé pour Rousseau. D’après ses Confessions, il a joué avec l’amour dès ses premières années, mais il est resté continent jusqu’à trente ans passés. Encore a-t-il fallut, pour mettre un terme à sa continence, que la belle Mlle de Warens, qu’il appelait maman, le prit un jour à part, et lui proposa gravement de le traiter en homme afin de l’arracher au péril de sa jeunesse. Elle lui donna huit jours pour réfléchir à sa proposition ; et, quoiqu’il n’ait pas eu la sottise de la repousser, il chercha tout de bon dans sa tête, à ce qu’il raconte, « un honnête moyen d’éviter d’être heureux ».
Remarquons encore cette singulière prétention de Rousseau de se croire garanti contre toutes les souillures par le fait de sa perversion. Il n’avait cependant conservé que la chasteté du corps, et cette chasteté-là n’a pas beaucoup de valeur, quand celle de la pensée est perdue.
« Non seulement donc, c’est ainsi qu’avec un tempérament très ardent, très lascif, très précoce, je passai toutefois l’âge de puberté sans désirer, sans connaître d’autres plaisirs des sens que ceux dont Mlle Lambercier m’avait très innocemment donné l’idée ; mais quand enfin le progrès des ans m’eut fait homme, c’est encore ainsi que ce qui devait me perdre me conserva. Mon ancien goût d’enfant, au lieu de s’évanouir, s’associa tellement à l’autre, que je ne pus jamais l’écarter des désirs allumés par mes sens ; et cette folie, jointe à ma timidité naturelle, m’a toujours rendu très peu entreprenant près des femmes, faute d’oser tout dire ou de pouvoir tout faire, l’espèce de jouissance dont l’autre n’était pour moi que le dernier terme ne pouvant être usurpée par celui qui la désire, ni devinée par celle qui peut l’accorder. J’ai passé ainsi ma vie à convoiter et à me taire auprès des personnes que j’aimais le plus. N’osant jamais déclarer mon goût, je l’amusais du moins par des rapports qui m’en conservaient l’idée. Etre aux genoux d’une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi de très douces jouissances ; et plus ma vive imagination m’enflammait le sang, plus j’avais l’air d’un amant transi. On conçoit que cette façon de faire l’amour n’amène pas des progrès bien sensibles, et n’est pas fort dangereuse à la vertu de celles qui en sont l’objet. J’ai donc fort peu possédé, mais je n’ai pas laissé de jouir beaucoup, à ma manière, c’est-à-dire par l’imagination. Voilà comment mes sens, d’accord avec mon humeur timide et mon esprit romanesque, m’ont conservé des sentiments purs et des mœurs honnêtes ».
Encore la même prétention bizarre à la chasteté.
« On peut juger de ce qu’ont dû me coûter de semblables aveux, parce que, dans tout le cours de ma vie, emporté quelquefois près de celles que j’aimais par les fureurs d’une passion qui m’ôtait la faculté de voir, d’entendre, hors de sens, et saisi d’un tremblement convulsif dans tout mon corps, jamais je n’ai pu prendre sur moi de leur déclarer ma folie, et d’implorer d’elles, dans la plus intime familiarité, la seule faveur qui manquait aux autres. Cela ne m’est jamais arrivé qu’une fois dans l’enfance avec une enfant de mon âge, encore fut-ce elle qui me fit la première proposition [1] ».
Nous avons reproduit presque in extenso cette observation, que Jean-Jacques s’est laissé aller à conter le plus longuement possible, afin de prolonger son plaisir. Ce sont là d’admirables pages de psychologie. Jamais un sujet n’a décrit une maladie psychique avec plus de finesse et de pénétration. Pour ma part, je tiens cette auto-observation pour capitale ; elle me paraît absolument sincère, car on n’invente pas ces choses-là, quand on n’en a pas la clef ; d’ailleurs l’analyse y reconnaît un grand nombre de détails qui sont caractéristiques du fétichisme amoureux, et que nous retrouverons tout à l’heure chez d’autres malades. Le grand mérite de cette observation est d’être complète ; rien n’est laissé dans l’ombre ; tout est clair, tout se tient, tout est logique.
Avant d’aller au fond des choses, il faut faire une remarque superficielle : c’est que si Rousseau ne s’était pas décidé à l’étonnant aveu qu’on vient de lire, le lecteur des Confessions ne se serait pas douté un seul moment du singulier goût de Rousseau pour les maîtresses impérieuses. On peut lire l’histoire de ses amours avec Mme de Warens, avec Mme de Larnage et tant d’autres : aucun détail ne trahit son goût particulier, malgré le désir qu’il paraît avoir eu de tout dire avec la plus entière franchise. C’est une preuve évidente que les dessous de la passion restent presque toujours ignorés.
Cependant cette histoire de Mlle Lambercier a eu pour épilogue une aventure que Rousseau trouve plaisante et comique. Il raconte qu’en 1728 il allait chercher des allées sombres, des réduits cachés, ou il pût s’exposer de loin aux personnes du sexe dans l’état ou il aurait voulu être auprès d’elles. « Ce qu’elles voyaient, dit-il, n’était pas l’objet obscène, je n’y songeais même pas, c’était l’objet ridicule. Le sot plaisir que j’avais de l’étaler à leurs yeux ne peut se décrire. Il n’y avait de là plus qu’un pas à faire pour sentir le traitement désiré, et je ne doute pas que quelque résolue ne m’en eût, en passant, donné l’amusement, si j’eusse eu l’audace d’attendre ». Un jour, un homme, le voyant dans cette posture, lui donna la chasse. De nos jours, on appelle cela de l’exhibitionnisme.
Ce que le cas de Rousseau offre de bien particulier, c’est l’objet de son obsession. Nous avons vu jusqu’ici des obsessions entraînant les malades vers des parties matérielles du corps d’une personne. Ici, l’objet de l’obsession n’est pas purement matériel, il est en même temps psychique. Ce qu’aime Rousseau dans les femmes ce n’est pas seulement le sourcil froncé, la main levée, le regard sévère, l’attitude impérieuse, c’est aussi l’état émotionnel dont ces faits sont la traduction extérieure : il aime la femme fière, dédaigneuse, l’écrasant à ses pieds du poids de sa royale colère. Qu’est-ce que tout cela, sinon des faits psychologiques ? Il est donc permis d’en conclure que le fétichisme peut avoir pour objet non seulement la belle matière, mais encore l’esprit, l’âme, l’intelligence, le cœur, en un mot, une qualité psychique.
L’observation de Rousseau est si lumineuse qu’elle ne laisse aucun doute dans l’esprit sur la véritable signification du phénomène. Cette variété d’amour, qu’on pourrait appeler l’amour spiritualiste, pour l’opposer à l’amour plastique de nos précédentes observations, a été décrite par nos romanciers contemporains, dont quelques ouvrages sont des morceaux remarquables d’analyse psychologique. Il ne faut pas croire en effet que l’amour, même chez ceux qui ne recherchent que le plaisir, se résume dans la jouissance de la beauté corporelle. Il faut avoir bien peu d’expérience ou bien peu de lecture pour accepter une opinion aussi bornée. La vérité est que ce qui attache à une personne aimée, c’est autant son esprit que son corps. Le talisman par lequel une femme peut charmer n’est pas uniquement dans sa beauté physique, et les femmes le savent bien, car elles ont toujours su à merveille ce qu’il leur importe de savoir. Celle-ci, comme la Rosalba de Barbey d’Aurevilly, séduit par la pudeur raffinée qu’elle conserve ou plutôt qu’elle simule dans les plus grands transports de l’amour ; ses troubles, ses émotions, ses rougeurs virginales, qu’est-ce que tout cela, sinon des qualités psychiques ? Celle-là, comme la Vellini du même auteur, laide, ridée, jaune comme un citron, fascine son amant par la férocité de son amour haineux, toujours prêt à jouer du couteau. Une autre, comme la Lydie de Dumas fils galvanise un ancien amant par l’immoralité provocante des sentiments qu’elle étale devant lui. Ces trois exemples suffisent à prouver qu’en se fixant sur une qualité psychique, le désir sexuel ne s’épure pas toujours.
C’est l’intuition de tout cela qui a fait la profondeur des ouvrages où les romanciers ont décrit ces curieuses variétés de l’amour s’adressant presque uniquement à un état d’esprit de la personne aimée. Ils n’ont pas tous réussi à bien décrire cet amour, mais « ceux qui l’ont tenté en sont restés plus grands ». Maintenant que la formule est connue, on pourrait fabriquer à la douzaine, sur ce thème spécial, des romans plus profonds les uns que les autres.
Il ne s’agit point ici, on le comprend tout de suite, d’un goût platonique, mais d’un attrait sexuel. Beaucoup de gens qui attachent une importance capitale au caractère de la personne qu’ils épousent, se laissent inspirer par un tout autre motif. Je lisais un jour sur un album de jeune fille ce désir banal et cependant bien humain ; Demande : Quel est votre vœu le plus cher ? - Réponse : Épouser une jolie femme qui ait un bon caractère. Ce que l’auteur naïf de cet aveu entendait par bon caractère est facile à comprendre : il n’était pas question d’une qualité psychique qui devait devenir pour lui une cause d’excitation sexuelle ; il s’agissait tout prosaïquement d’une condition qui devait lui assurer la paix de chaque jour.
Tarnowski [2] a publié une observation qui nous paraît ressembler beaucoup au cas de Rousseau ; on peut même dire que c’est le cas de Rousseau amplifié. Il s’agit d’un homme, d’un honnête père de famille, qui, à des époques fixes, quitte sa demeure et va passer un certain temps chez une femme qui, selon un programme dressé d’avance, le soumet à des corrections physiques d’une grande violence. Nous ignorons malheureusement les détails de l’histoire passée de cet homme ; on y aurait peut-être découvert quelque fait expliquant, comme pour Rousseau, son goût pour la flagellation.
Que dire maintenant de ce phénomène étrange, paradoxal, auquel on a donné le nom heureux, mais énigmatique de « volupté de la douleur » ? Nous avons vu Rousseau désirant ardemment trouver une maîtresse qui le frappe, et n’osant jamais avouer sa folie aux femmes qu’il a aimées. Quelle jouissance peut-on trouver dans la douleur physique de se sentir meurtri de coups et dans la douleur morale de se sentir accablé par la colère ou le dédain d’une femme ? Cet état d’esprit, si insolite qu’il soit, n’est pas un fait accidentel ; il n’a rien de spécial Rousseau. Si on lit les mystiques, on reconnaît qu’il y a peu de mystiques qui ne se torturent le corps au moyen de cilices, de cordes, de disciplines, de chaînes de fer. Tel, comme Suso, dominicain du XIVe siècle, s’enferme dans un couvent, et se livre pendant trente ans à des macérations qui affaiblissent tellement son corps qu’au bout de ce laps de temps il ne lui reste plus qu’à mourir ou à cesser ses exercices cruels. Pour aimer, répètent les mystiques, il faut souffrir.
Il y a certainement là un problème bien curieux ; pour essayer de le comprendre, il faut d’abord le limiter. Plusieurs raisons peuvent pousser les mystiques à la recherche de la douleur physique : sous une apparence commune peuvent se cacher des situations absolument différentes. Ainsi, pour certains, les macérations prolongées ont pour but de dompter les désirs de la chair, en l’affaiblissant. D’autres fois, le mystique cherche à s’affaiblir parce qu’il sait qu’après le jeûne et les macérations la divinité lui envoie des visions : en d’autres termes, le régime débilitant favorise les hallucinations et l’extase. Autre raison : la douleur est envisagée comme une offrande à la divinité, dans le but d’apaiser sa colère ou d’assurer sa bienveillance. Enfin, la mortification devient un moyen d’exciter énergiquement l’imagination : son effet sur les images est analogue à celui de la flagellation sur les fonctions sexuelles du viveur usé.
Mais rien de tout cela ne constitue, à proprement parler, la volupté de la douleur ; aucune de ces raisons n’est applicable au cas de Rousseau ; pour comprendre comment on peut arriver à prendre plaisir à sa souffrance, il faut avoir recours à la loi de l’association des idées et des sentiments. C’est cette loi qui, à notre avis, domine la clef du problème.
Grâce à une association d’idées, nous avons vu des objets inertes et insignifiants, comme des bonnets de nuit, devenir un foyer intense de plaisir ; si l’on remplace, dans les mêmes conditions, l’objet inerte par l’acte indifférent d’une personne, l’acte produira également, par association d’idées, une impression agréable. Si l’acte est douloureux, comme la flagellation donnée par une main de femme, il pourra également acquérir, par une association d’idées, la propriété de paraître agréable. Alors, chose bizarre, le phénomène sera à double face. Directement, la blessure faite par la main aimée sera douloureuse - et indirectement, par association d’idées, elle sera voluptueuse ; de là ce double caractère, opposé et contradictoire, du même fait. C’est bien ce qui s’est passé chez Rousseau. S’il aime se courber, se prosterner, s’aplatir devant une maîtresse adorée, s’il appelle les coups d’une blanche main sur son échine, c’est que ces divers actes, quoique douloureux pour la sensibilité physique et morale, ont acquis, par association, la propriété d’éveiller la volupté.
De même que tel malade adore un bonnet de nuit, ou un clou de bottine, lui il adore la souffrance physique causée par une femme. C’est une dernière espèce de fétichisme, ce n’est pas la moins étrange.
Remarquons encore que ce qui donne à ce phénomène un caractère à part, c’est qu’il réside dans l’accolement de deux sentiments contraires. L’acte douloureux en lui-même devient agréable non par les idées accessoires qu’il réveille mais par les sentiments dérivés qui se sont joints a lui. Aussi, la juxtaposition de ces deux sentiments opposés produit-elle les mêmes effets de contraste que la juxtaposition de deux couleurs complémentaires, le vert et le rouge.
Notes
[1] Confessions, partie I, livre I.
[2] Inversion du sens génital. (Messager de Psychiatrie, Saint-Pétersbourg, déc. 1884.) Cité par Lombroso.
Inscription à :
Articles (Atom)